Notre génération connaît mal les revendications indépendantistes, maintenant plus apaisées, qui ont agité la France il y a quelques dizaines d’années : attentats basques, bretons, et corses, ces derniers restant présents pour nous dans le folklore de nos régions. On connaît un peu mieux les désirs de la région de Catalogne ou l’existence de la Ligue du Nord en Italie : autant de résistance à l’identité nationale. Historiquement, ces oppositions ne sont pas étonnantes. Les processus de mise en œuvre d’une identité nationale se déroulent sur le temps long et le grand élan de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, qui a fait naître la nation française et unifié l’Italie ou l’Allemagne, reste encore proche de nous.

Pour s’opposer à l’idée nationale, ce sont les valeurs régionales que l’on mettait (et que certains continuent de mettre) en avant. Pendant longtemps, qui ont été ceux-là qui ne parlaient pas la même langue que nous, qui n’avaient pas les mêmes coutumes et qui étaient pourtant ceux d’à-côté ? Reprenons le fil de l’Histoire dans son sens, coupons court au cela-va-de-soi, et alors, qu’un Normand et un Alsacien se considèrent tous deux comme français nous interrogera. Or, si l’identité nationale n’est toujours pas parfaite, elle est du moins bien affermie, et ce d’autant que le champ qui s’ouvre maintenant est celui de zones géographiques bien plus grandes que les nations comme l’Europe ou le monde.

Différentes identités géographiques rentrent donc en concurrence. Concurrence, pas impossible cohabitation. On peut se sentir citoyen du monde, européen, français, isérois et grenoblois et à l’intérieur de la ville même, se sentir d’un quartier. Toutefois, le sentiment d’identité géographique va de pair avec un sentiment de fraternité envers ceux qui font partie du sol identitaire : l’entraide est de mise entre personnes réunies dans un pays qui leur est étranger, et il y a un sentiment de soulagement que l’on ressent à croiser un membre de son pays en vacances dans un autre pays. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de langue ; un provincial à Paris, s’il se « sent de chez lui », possède ce même sentiment en croisant quelqu’un qui vient du même endroit. L’adage est connu qui dit que l’on préfère un membre de sa famille à celui de son village, un membre de son village à celui des environs, etc.

S’il y a là le sentiment de ce qu’il y a d’effort dans l’abstraction progressive des identités et des fraternités qui s’y rapportent, l’expression est probablement fausse. Dans la configuration présente des identités géographiques dans le monde occidental, la nation, qui occupe une place de choix et l’urbanité élevée, propice à la destruction de l’esprit de clocher, au cosmopolitisme et au brassage du territoire dans sa totalité, ont entraîné une baisse drastique de l’importance des petites zones d’identité géographique, bien qu’elle ne soit pas totalement anéantie. Dans d’autres pays, où le passé national est plus récent, où l’urbanité est plus faible et dont l’Histoire fit que des cultures, des ethnies, différentes ou ennemies, se retrouvent contraintes à vivre ensemble, les liens identitaires structurés autour de territoires plus petits sont certainement plus importants.

 

C’est alors, surtout une fois entré dans le domaine politique, que les problèmes naissent, que la hiérarchie des identités géographiques se révèle pleinement et que l’on répond implicitement à la question : « Qui préférez-vous ? », qui se formule aussi : « Où va votre identité ? »

Entre autres choses, la forte immigration qui touche depuis quelques temps maintenant les pays développés, quelles qu’en soient les raisons, amène à se poser ces questions, de même que l’intervention dans les politiques nationales des organismes supranationaux comme l’Union européenne ou la possibilité pour des actifs financiers étrangers de s’immiscer dans l’économie nationale. Faut-il préférer ceux du territoire national commun, ou bien poser l’égalité abstraite de l’appartenance à l’humanité de tous les êtres humains ? C’est certainement ainsi que la question relative aux identités se pose dorénavant dans les pays occidentaux. Du second point de vue, le premier apparaît comme une réaction injuste, voire immorale, et est donc d’emblée condamné, comme les nationalistes italiens pouvaient voir dans le campanilisme un archaïsme et la possibilité d’une oppression par l’étranger (entre autres, l’empire d’Autriche). Du premier, les motivations du second semblent difficilement compréhensibles, à n’y voir parfois que bêtise.

À prendre beaucoup de recul, il est extrêmement intrigant de constater cette abstraction allant croissante des territoires d’identification. Le village est encore la référence principale en France pour bon nombre de paysans au début du XIXe siècle. Mais le territoire actuel est déjà là, il est pensé et mis en place par une certaine élite intellectuelle et politique, soucieuse de l’unifier, depuis 1789, non sans heurts, voire sans massacre. Apprendre à être national, car véritablement il s’agit d’apprendre, le nom des fleuves et des régions, des exploits techniques, militaires, de la France, et de constituer, souvent contre un souci méthodologique d’éviter une téléologie simpliste, l’Histoire de la France.

 

Le cas n’est pas spécifique au nôtre ; il se retrouve là où l’on essaie de constituer un sentiment national. On dresse en héros des figures moyenâgeuses au temps desquels l’idée de telle ou telle nation serait apparue comme étonnement saugrenue. On ne dira peut-être pas qu’il y a mensonge, puisque toute identité, même la nôtre, individuelle, se constitue dans la trame d’un roman qui se plaît à oublier tout ce qu’il y a de contingent pour arriver au produit fini. Mais c’est aussi pour cette raison que l’Histoire se révèle superbe pour nous rappeler qu’il n’y a pas derrière les territoires aujourd’hui fixés et les identités qui y sont attachées l’évidence d’une naturalité, mais la complexité des siècles.

Et aujourd’hui, c’est au tour de nouvelles abstractions de naître, comme celle qui voudrait que nous soyons des citoyens du monde, et qui rentre directement en collision avec les identités géographiquement plus concrètes. Il faut dire qu’être capable de s’identifier à l’humanité avec autant de force que de s’identifier au fait d’être français ne repose peut-être pas sur le même principe. Pour créer de l’identité, il faut gommer les différences, homogénéiser, faire penser à un passé commun qui se retrouve dans des êtres, des événements. Une expérience de pensée nous conduit aisément à imaginer la même chose possible pour l’ensemble de la planète, mais, paradoxalement au regard de ce qui se passe d’habitude, ceux qui se disent citoyens du monde sont ceux qui souhaitent en même temps éviter une homogénéisation des cultures et qui sont au contraire favorables à la conservation des traditions auxquelles s’opposeraient une mondialisation sauvage et la diffusion du standing occidental.