Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

I descended toward the Seine, shy, a traveler,
A young barbarian just come to the capital of the world.…

Ainsi commence Rue Descartes de Czesław Miłosz. Le poète polonais y décrit son expérience d’émigré politique à Paris : jeune barbare descendant l’une des rues du Ve arrondissement, ayant laissé derrière lui les coutumes locales de son pays d’origine, affrontant désormais l’espace universel de la « capitale du monde ». Nous sommes en 1980, l’Europe est divisée par le rideau de fer qui sépare les peuples libres des démocraties populaires, les villes riches en bars et en cafés de l’Occident des magasins aux étagères vides, où des foules font la queue pour obtenir les quelques produits nécessaires à la vie, d’Europe de l’Est.

Il y avait donc, à l’époque où Miłosz composait ses vers, deux Europe désunies, radicalement séparées l’une de l’autre, définies par des systèmes politiques et économiques qui s’opposaient durant la guerre froide. Les peuples de l’Est tournaient leurs regards vers l’Occident, jalousant ses libertés et ses richesses : en 1956 à Budapest, en 1968 à Prague, en 1980 en Pologne, des mouvements politiques et citoyens tentaient de contester le régime communiste qui leur avait été imposé par l’Histoire. Cette dernière prit un tournant décisif en 1989 : à Varsovie puis à Berlin, et dans les autres capitales du Bloc, le rideau de fer tombait, pour faire chuter enfin sa gigantesque mère, l’URSS. Inutile de rappeler les détails de cette chute. Une nouvelle carte de l’Europe se dessinait et les peuples d’Europe centrale et orientale rejoignaient enfin leurs « cousins » occidentaux, ce dont l’aboutissement fut l’intégration de sept d’entre eux à l’Union européenne le 1er mai 2004.

Si vous venez aujourd’hui visiter ces pays, vous ne serez pas immédiatement dépaysés ; bien au contraire, à la surprise de nombreux Occidentaux, le niveau de vie y est assez élevé, car les différents États ont connu un rapide développement économique durant les deux dernières décennies. La différence, si radicale au début des années 1990, entre l’Est et l’Ouest, paraît aujourd’hui de moins en moins d’actualité. À l’exception de l’Ukraine et de la Biélorussie, les anciens États satellites et les ex-républiques de l’URSS qui se trouvent dans cet espace entre l’Allemagne et la Russie, paraissent aujourd’hui « occidentalisés ». Au niveau politique, il s’agit de démocraties libérales ; au niveau économique, leur système est capitaliste ; au niveau de la vie quotidienne, peu de différences subsistent relativement à ce qu’il en était auparavant.

Un partage assez visible persiste néanmoins au niveau des représentations que les uns se font des autres, et aux yeux de l’Occident, l’Europe de l’Est est constituée d’États généreusement accueillis dans l’UE, mais néanmoins encore de « seconde catégorie ». L’idée d’une Europe « à deux vitesses », entre celle Occidentale, plus riche et plus intégrée, et celle Orientale, ayant dans la famille des peuples plutôt le statut de cousin que de frère, ressurgit à nouveau dans l’agenda politique européen.

On voit aujourd’hui l’UE trembler de l’intérieur, indécise de son avenir, cherchant à se redéfinir. On voit aussi, plus largement, l’Europe, prise dans une dynamique de crise, entre des considérations identitaires au sein de ses peuples, et des problèmes économiques qui traversent le continent. Voilà donc la question qui mérite, selon moi, d’être posée : y a-t-il encore, au sein de cette Europe, une Europe de l’Est ? C’est une question essentielle pour savoir si le rêve d’une Europe unie s’est (ou peut être) réalisé ; si la famille en est vraiment une ; une question à poser au moment où l’Europe recherche une identité commune et questionne ses propres origines politiques et culturelles.

Une Europe et une seule

Au lendemain du démantèlement du bloc soviétique, la vision d’une Europe unie d’Orient en Occident s’inscrivait dans une dynamique intellectuelle plus large : celle espérant un règne de la démocratie libérale, inspirée par la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama. Cette vision du monde fut largement partagée par les élites anti-communistes en Europe de l’Est, qui entamèrent assez tôt les procédures d’adhésion de nouveaux États à l’Union européenne.

Le passage à la démocratie libérale se fit de manière inégale selon les pays, compte tenu de leur diversité historique (les États Baltes ayant été des républiques de l’URSS, alors que la Pologne, la Hongrie ou la Tchécoslovaquie n’étaient que des États du Pacte de Varsovie), de leurs différences de poids démographique et économique, et enfin de leur situation politique interne accompagnée de leur position géopolitique. Si nous définissons de manière large l’Europe de l’Est (ou plutôt Europe centrale et orientale), nous verrons que parmi ses pays, neuf intégrèrent l’UE, à savoir : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie. Les deux États restés « en dehors » du cercle furent la Biélorussie – où la dictature de Loukachenko s’est imposée dès 1994 – et l’Ukraine, gangrenée par son oligarchie corrompue, et confinée a son statut d’État-tampon entre l’OTAN élargie et la Fédération de Russie.

Dans tous ces États, la transformation politique et économique eut des visages différents : différentes justices pour les participants au régime communiste, différentes réformes, adoption de systèmes politiques divers. Tous – à l’exception des deux cas précédemment cités – ont néanmoins réalisé un véritable « saut de civilisation ». L’évolution fut très rapide, permettant à de nombreux citoyens de s’enrichir et laissant de côté des pans entiers d’« oubliés de la transformation », donnant lieu ainsi à des États développés, avec un accès assez large aux soins ou à l’éducation, avec des sociétés converties en sociétés de consommation, avec des richesses croissantes et des inégalités. En guise d’exemple, le PIB de la Pologne en 2015 constituait plus de 700% celui de 1990, et le PIB par habitant est passé de 1700$ en 1990 à 12500$ en 2015, alors qu’en République Tchèque, il s’agit de 17200$ contre 3900$ sur la même période. Le PIB de la Lituanie est passé de 7.8 à 41.2 milliards de dollars en vingt ans, les deux autres États Baltes ayant connu des évolutions légèrement moindres, mais non moins significatives. La fin de la censure, l’instauration d’une presse libre et pluraliste, la liberté d’expression, la décentralisation progressive furent des nouveautés politiques qui permirent le passage à la démocratie.

Et ainsi nous serions tentés de dire que sur le plan économique comme politique, et ce malgré les différences de richesse et de degré d’intégration subsistantes, l’Europe de l’Est a aujourd’hui disparu pour se fondre à une Europe de plus en plus unie. Nous pourrions annoncer que la catégorie « Europe de l’Est » n’est qu’une relique du passé, mais encore, il est évident que la réalité est bien moins simple que cela.

Y a-t-il jamais eu une Europe de l’Est ?

L’objet de mon propos n’est pas l’unité de l’Europe en tant que telle, car cela m’amènerait à aborder l’actualité de l’Union, affaiblie par le Brexit et la montée de mouvements contestataires. Plus encore, le but n’est pas non plus d’aborder l’actualité politique des pays de l’Est, où certains gouvernements (Beata Szydło en Pologne ou Viktor Orban en Hongrie) présentent des visions de l’UE à contre-courant du mainstream européen, et affirment leur différence et leurs divergences avec Bruxelles. Je pourrais en effet argumenter que oui, il y a encore une Europe de l’Est, dans la mesure où celle-ci s’organise délibérément dans des groupes d’États, tels que Višegrad, pour équilibrer le poids du tandem franco-allemand…

Mais mon but est autre : il est de montrer ce que l’Europe de l’Est apporte à l’Europe, ce par quoi elle se distingue, et à quel point l’Europe de l’Ouest (dont la France) l’ignore. C’est donc d’enseigner l’Europe aux Européens.

Comme toute question, celle que je pose, de savoir s’il y a encore une Europe de l’Est, s’accompagne de nombreux présupposés. Le premier, c’est qu’il y a déjà eu une Europe de l’Est à un moment de l’Histoire, et j’entends par là une Europe de l’Est en tant qu’entité politique, en tant qu’un tout (et non pas juste une région géographique du continent). Or, cette idée-là s’accompagne de stéréotypes, dont nous avons hérité après la Guerre Froide, et qui tendent à mettre dans un même sac tous les États postcommunistes précédemment décrits.

L’Europe centrale et orientale est en réalité une région d’une immense richesse culturelle, avec des traditions et des cultures non moins multiples que celles de l’Occident. On ne saurait ranger sur une même étagère la Hongrie et la République Tchèque, héritières d’un Empire Habsbourg, la Pologne et la Lituanie – liées par le passé commun de la Rzeczpospolita, ou la République des Deux Nations, l’Estonie et la Lettonie, culturellement proches de la Prusse orientale ; enfin l’Ukraine des Cosaques et la Biélorussie. Le fait est qu’il y a toujours eu, et il y a encore de nos jours, plusieurs Europe de l’Est et non pas une seule, et il me semble crucial, pour l’Europe d’aujourd’hui, de comprendre cette diversité et de se l’approprier.

Il y a un second présupposé qui me semble important de relever, plus fort encore que le précédent : celui que l’Europe orientale a pour vocation de ne plus être orientale, mais de s’occidentaliser. C’est l’idée que j’ai tenté d’exploiter dans un premier temps : le fait que la région dont je proviens ne présente plus de nos jours de grandes différences politiques ou économiques avec la « Vieille Europe ». Je maintiens cette dernière position, mais encore, il ne faut pas réduire des États entiers à leur niveau de richesse et à la qualité de leur vie publique. Et les États est-européens, lorsqu’ils intégraient l’UE en 2004 ou en 2007, ne le faisaient pas avec la seule soif d’argent et de développement ; ils ne le faisaient pas avec l’unique désir de recevoir des fonds structurels. Ils l’intégraient avec une histoire, une culture et un héritage.

Ce que la France ignore

Mon expérience de Polonais éduqué dans un lycée français et faisant des études à Paris me pousse à dire que les Français ignorent la région géographique dont je proviens, et ne font presque pas d’efforts pour sortir de cette ignorance. Pendant des années de collège et de lycée, je crois n’avoir jamais eu de cours sur la Pologne ou sur aucun de ses voisins (sauf l’Allemagne, bien entendu), ni sur sa littérature, son art, sa musique, et ainsi de suite. Le seul moment où la Pologne apparaît dans les programmes d’histoire, c’est pour remarquer son invasion par l’Allemagne le 1er septembre 1939, et encore, son rôle dans la Seconde Guerre mondiale s’arrête ici, à en croire les manuels scolaires. Mon origine provoque dans les conversations de nombreuses questions, souvent pleines de curiosité sincère, mais toujours accompagnées d’une ignorance naïve, et des choses qui paraissaient à mes yeux évidentes, s’avèrent tout à fait nouvelles aux yeux de mes interlocuteurs. Nous ne nous référons pas aux mêmes dates, événements, lieux et personnes ; ni même aux mêmes écrivains et chanteurs. La plupart des Polonais éduqués ont des notions plus ou moins larges des cultures et des histoires occidentales : la réciproque n’est donc pas vraie.

Non seulement les programmes scolaires, mais aussi les lieux de diffusion des savoirs, telles les librairies et bibliothèques parisiennes, ont une offre très pauvre concernant l’Europe de l’Est. Chez Gibert Jeune au Boulevard Saint-Michel, je constate que l’histoire millénaire de la Pologne occupe moins de place que l’histoire du seul mouvement de résistance antihitlérienne en Allemagne entre 1933 et 1945. Dans le rayon « Littérature étrangère » mon pays n’est pas plus présent, mis à part peut-être quelques œuvres de Gombrowicz ou de Miłosz. De même, à la Bibliothèque Sainte-Barbe, seules deux ou trois étagères de l’étage consacré à l’Histoire sont dédiées à l’Europe centrale et orientale. Il ne me semble pas trop hâtif d’en tirer la conclusion qu’aussi bien l’offre que la demande de savoirs est très réduite en ce qui concerne mon pays et sa région. Alors que j’ai posé plusieurs fois la question à mes enseignants – pourquoi la moitié de l’Europe est totalement absente des programmes de l’Éducation nationale – on m’a toujours répondu qu’« on ne pouvait pas tout faire », que les « temps scolaires étaient limités », ou encore qu’il fût normal que dans un lycée français on fasse de la littérature française et non étrangère, que c’était la force de la francophonie, etc.

Jamais ces réponses ne m’ont satisfait. Si les cultures allemande, espagnole, anglaise ou italienne sont représentées (ne serait-ce que de manière minimale) en cours de littérature et de langues, les cultures tchèque, polonaise, hongroise ou ukrainienne ne le sont pas du tout. Presque toutes les régions du monde ont sinon plusieurs, du moins un chapitre qui leur est consacré en Histoire ou en Géographie : les États-Unis et le Brésil (géographie), le Proche et le Moyen-Orient (histoire), la Chine, la Russie (histoire), l’Afrique (géographie). Rien sur l’Europe de l’Est. Or, comment peut-on à la fois vouloir enseigner la beauté du projet européen, à travers des cours d’histoire et d’éducation civique sur les institutions de l’UE et les étapes de l’intégration, et exclure des programmes la moitié de cette UE ? Comment peut-on se satisfaire du rayonnement de sa propre culture, sans faire l’effort de connaître la culture des autres, alors même qu’une volonté de connaissance des uns est la condition sine qua non du rayonnement des autres ? Je trouve qu’il y a là une déplorable hypocrisie, sûrement inconsciente d’ailleurs, et dont on mesure mal les conséquences.

Cette autre Europe

L’Europe de l’Est n’est pas venue rejoindre l’Occident les mains vides. Mais encore, il faut que l’Occident fasse l’effort de recevoir l’héritage qu’elle lui apporte, et je pense que l’Éducation nationale devrait y jouer un rôle essentiel, un rôle de levier.

J’ai parlé tout à l’heure de la Rzeczpospolita, étrange État qui s’étendait de la mer Baltique à la mer Noire, et qui dura jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agissait d’une alliance scellée à Lublin entre le Grand-Duché de Lituanie et le Royaume de Pologne, abritant moult peuples, cultures, groupes ethniques et linguistiques. Les minorités ethniques et religieuses y jouissaient d’une très large tolérance, comparé au reste de l’Europe ; cet État abritait jusqu’en 1772 presque quatre cinquièmes de la population juive mondiale ; il y existait un Habeas Corpus ainsi qu’une démocratie de la noblesse – le roi était élu par environ 10% de la population. Le système politique se caractérisait par un refus total de l’absolutisme : même le plus pauvre des nobles pouvait annuler une session parlementaire à la Diète, en prononçant les seuls mots « liberum veto » et ce fut d’ailleurs l’un des facteurs d’affaiblissement de la République au profit des Empires voisins. Saviez-vous que cette République abritait non seulement des Polonais et des Lituaniens, mais encore des Juifs, Tatars, Tziganes, Ukrainiens, Biélorusses, Allemands et Arméniens ? Saviez-vous que les élites y parlaient couramment latin, mais que la plupart d’entre elles étaient plurilingues, certains rois parlant même turc, comme Jean III Sobieski ? Saviez-vous que ce fût le lieu de naissance du premier semblant d’un ministère de l’éducation – La Commission de l’Éducation nationale (1773) – et de la première Constitution européenne, adoptée le 3 mai 1791 ?

Pourquoi alors ne pas intégrer ces savoirs-là aux programmes scolaires ? L’histoire de la Rzeczpospolita peut servir d’exemple très intéressant pour aborder, par exemple, la question des identités nationales, qui ne s’est en réalité jamais posée avant le XIXe siècle. Comment comprendre, en effet, que le chef-d’œuvre du romantisme polonais, Messire Thadée d’Adam Mickiewicz, alors même qu’il constitue une référence pour les patriotes polonais, commence par les mots « Lituanie, ma patrie » ? L’histoire de la République des Deux Nations peut provoquer une réflexion critique sur la notion d’État-nation ; elle peut engendrer un enseignement sur l’impérialisme russe, qui n’est pas sans importance pour comprendre la géopolitique du monde contemporain.

L’histoire de ce pays n’est par ailleurs pas détachée de celle de la France. Saviez-vous, encore une fois, que le premier roi élu de cette République fut Henri III de Valois ? Le 19 août 1573, l’étonnante délégation polonaise, habillée en costumes exotiques et venue sur des chevaux peints de couleurs, arrivait à Paris pour annoncer son élection à Henri, qui venait alors d’assiéger des protestants dans leur forteresse à La Rochelle. Celui-ci devait jurer qu’il allait respecter les conditions du règne, les pacta conventa, lors d’une cérémonie officielle. Au moment du sermon, Henri de Valois aurait volontairement omis un passage du texte juridique – celui concernant la liberté de culte. Les Polonais le remarquèrent aussitôt, prêts à ce qu’une telle éventualité se produise, et face au refus du futur roi, le chef de la délégation, Jan Zborowski, s’écria « Si non iurabis, non regnabis ! » (« Si tu ne jures pas, tu ne régneras point ! »).

Saviez-vous, sinon, que le poète Adam Mickiewicz, précédemment mentionné, fut le premier étranger à tenir une chaire au Collège de France ? Et que la Polonaise Maria Skłodowska vint en France pour y mener ses recherches, accompagnée de son mari Pierre Curie ? Et qu’une autre Polonaise, Angelika Kostrowicka, donna naissance à l’un des plus grands poètes français, Guillaume Apollinaire ? Et que Józef Retinger fut une éminence grise de la construction européenne dans les années 1950 ?

Et que savez-vous de la Sainte Trinité des poètes ukrainiens, à savoir Taras Chevtchenko, Ivan Franko et Lessia Oukraïnka ? Et du grand peintre lituanien Čiurlionis ? Et du fait que le lituanien est la plus ancienne langue indo-européenne encore vivante, très proche du sanskrit ? Et ainsi de suite, je pourrai démultiplier les questions à l’infini, pour chaque pays d’Europe de l’Est il y en aurait des dizaines.

Si les exemples mentionnés peuvent paraître lointains, il y a sûrement un élément que l’Europe orientale apporte à l’Europe du XXIe siècle : c’est l’expérience des totalitarismes nazi et communiste. Car entre 1930 et 1945, seulement, ces deux totalitarismes emportèrent environ 14 millions de vies humaines dans cet espace des « Terres ensanglantées », pour reprendre l’expression de Timothy Snyder. Ils épurèrent délibérément les peuples, exterminèrent juifs et tziganes, polonais et ukrainiens, envoyèrent au camp de concentration et aux camps du Goulag, détruisirent des pans entiers des élites locales. En 1937, trois cents poètes biélorusses furent fusillés en une nuit près de Minsk ; en 1940, ce fût le tour de près de 20000 officiers, avocats ou médecins polonais à Katyń en URSS, alors que l’action AB d’extermination de l’intelligentsia se poursuivait sur les terres occupées par le Troisième Reich. Cette expérience des régimes et de la Guerre, si particulière en Europe de l’Est, fût une expérience réelle de ses peuples, qui passèrent tous par là ; une expérience d’Humanité qui doit trouver une place essentielle dans la conscience et l’identité européenne commune, qui est peut-être plus importante encore que la connaissance des grands personnages historiques provenant de ces terres.

En réintégrant l’Europe, l’Europe de l’Est amenait avec elle l’expérience vivante du totalitarisme, de la lutte pour l’indépendance, la liberté et la dignité. Et l’héritage du Printemps de Prague ou de Solidarność n’est pas moins important pour la construction européenne que la signature des traités de Rome ou de Maastricht, bien que le lien n’aille pas de soi. Car au fond, l’Europe ne se fonde pas que sur des traités, mais sur un héritage et sur des valeurs.

Mon Europe familiale

Je me réjouis de la liberté que me donne l’Europe d’aujourd’hui, me permettant de vivre en France sans problèmes, trente ans après que mes parents n’ont pas eu le droit de posséder leur propre passeport. Je ne suis pas le premier à vouloir partager ma culture avec les Français que je rencontre : Czesław Miłosz, que j’ai cité en introduction, remarquait déjà que les Occidentaux ne nous comprenaient pas et que l’Europe était partagée en deux catégories. Dans un ensemble d’essais autobiographiques, il essayait d’esquisser la complexité de la région dont il provenait (confins Est de la Pologne, confins Ouest de l’Empire Russe, ou tout simplement Lituanie) pour témoigner de son expérience de l’Europe. Intéressant à noter, le titre polonais Rodzinna Europa signifie « L’Europe familiale », mais fût traduit en français par « une autre Europe ».

Cette autre Europe a réalisé au cours des dernières décennies un véritable effort de civilisation, qui permet à ses États de se ranger aujourd’hui parmi les pays développés de ce monde. Jadis abyssale, la différence de richesse n’est plus du tout si flagrante ; mais un second vide reste à combler, un vide que je nommerai culturel et qui se traduit par une méconnaissance de l’Est par l’Ouest. Méconnaissance d’où peuvent naître la méfiance ou l’incompréhension.

J’aimerais bien en effet que l’unité de l’espace Schengen s’accompagne d’un autre effort de civilisation, qui est de comprendre l’autre et d’embrasser son héritage, de cesser ce partage honteux entre un Occident important et un Orient marginal. Car, vous l’aurez bien compris, le terme barbare dans la bouche de Miłosz comme dans la mienne revêt un sens puissamment ironique.

Tymek Skowroński