000008

 

Istanbul, Septembre 2016, Helen Mackeath

Cette phrase que les diplomates turcs se plaisaient à répéter à leurs homologues européens et américains n’était pas un innocent trait d’esprit qu’on s’envoyait d’un air entendu dans les chancelleries occidentales. C’était le produit idéologique de décennies de kémalisme, qui avait fait le récit d’un monde arabe – et par extension de tout le Moyen-Orient – chroniquement instable et indigne de confiance. Dans le narratif kémaliste, non seulement les populations arabes de l’Empire Ottoman ont contribué à la décadence du « génie turc », mais ils avaient de surcroît précipité sa chute lors des soulèvements arabes de la Première Guerre mondiale.

Ainsi, à l’exception des relations commerciales et stratégiques avec l’Etat d’Israël, il n’y avait rien pour les Turcs atlantistes au Moyen-Orient. Les relations avec les voisins orientaux étaient faites de frontières cadenassées et de conflits plus ou moins gelés. L’omniprésence de ce paradigme sécuritaire était pour une part importante le fait de la toute-puissante armée kémaliste de l’époque, qui avait un intérêt économique à le maintenir (*via* ses grandes entreprises d’armement) et la capacité institutionnelle de le faire (*via* l’omnipotent Conseil de Sécurité Nationale qu’elle contrôlait, le MGK).

La fin du paradigme sécuritaire ?

En 2002, un parti nouveau-né triomphe aux élections législatives. C’est le parti de la *Justice et du Développement (AKP)*, issu de la frange modérée de l’ancien parti islamiste (*Refah Partisi*), et qui revendique une identité hybride. À la fois héritière de l’islam politique et du conservatisme libéral, à la fois européiste et attachée aux traditions de l’Anatolie profonde, la formule AKP est une sorte de martingale politique pour cette Turquie coincée entre deux mondes.

La tentative AKP de renverser la norme régionale et de déconstruire le paradigme sécuritaire, un horizon jusqu’alors indépassable, repose sur trois piliers. D’abord, l’identité islamique et le référent ottoman de l’AKP ne font plus du monde arabe et du Moyen-Orient une dangereuse banlieue, mais un *hinterland* indispensable. De plus, Ahmet Davutoğlu, architecte de la nouvelle politique étrangère turque, fait du libre-échange, de l’intégration régionale et de la circulation des personnes un facteur essentiel de la stabilité régionale. Plus encore, celui que les américains commencent à voir comme le « Kissinger turc » propose une métaphore qui va faire fureur dans les milieux diplomatiques turcs : la politique régionale de la Turquie doit être comprise comme un arc, et plus la corde sera tendue vers le Moyen-Orient, plus la flèche atterrira loin en Europe.

Se défendant des procès en néo-ottomanisme, Davutoğlu et les nombreux diplomates-chercheurs (Aras Bülent, Ibrahim Kalin, etc) qui constituent son cercle épistémique revendiquent plutôt une filiation libérale : ils citent l’*Ostpolitik* de Willy Brandt, louent les mérites du *Pacte du Charbon et de l’Acier et de l’Espace Schengen*, et désirent être les inspirateurs d’une construction équivalente au Moyen-Orient. En 2010, Erdoğan annonce le rêve régional de la Turquie : créer un espace de libre-échange et de circulation des personnes qui inclurait la Turquie, la Syrie, la Jordanie et le Liban. Symboliquement, il le nomme l’espace « Şamgen ».

La pénétration du monde arabe : lune de miel syrienne et retour au Moyen-Orient

Le rêve Şamgen passe par la Syrie. Porte d’entrée géographique, culturelle et économique du monde arabe, elle devient rapidement une cible prioritaire de la nouvelle stratégie de bon voisinage *a la turca*.

Et cela semble fonctionner. En octobre 1998, 4 ans avant l’arrivée aux affaires de l’AKP, l’armée turque menait un bras-de-fer avec Hafez El-Assad qui faillit dégénérer en guerre ouverte. Dix ans plus tard, les citoyens turcs et syriens sont bercés par le récit des vacances d’été à Bodrum du couple Erdoğan et du couple El-Assad. La raison de ce miracle ? La recette du “zéro problème avec les voisins” à la sauce Davutoğlu : commerce (l’accord de libre-échange en 2004), intégration régionale, libre-circulation, échanges universitaires, interactions culturelles (les traductions arabes des séries télévisées turques, souvent l’œuvre de sociétés de production syrienne, deviennent extrêmement populaires dans tout le monde arabe).

Le cas de la pénétration turque en Syrie est en quelque sorte le reflet grossissant de ce qui se passait au même moment dans tout le monde arabe : Maghreb, Golfe persique, Liban, les centres culturels et les entreprises turcs se précipitent dans tous les coins de l’ancien Empire Ottoman pour exaucer les rêves régionaux de l’AKP.

L’explosion régionale

Mais voilà que, partout dans la région, les populations se massent dans les rues et inaugurent les explosifs « printemps arabes ». La Turquie, engagée comme elle l’est maintenant dans les pays secoués par les soulèvements, se trouve prise au piège. Libérale-normative, elle doit soutenir la démocratisation pour ne pas sacrifier son rayonnement culturel et politique. Etat-marchand ayant investi des milliards chez les Kadhafi ou les El-Assad, elle ne peut se permettre de les désavouer si facilement.

Elle prend finalement l’option disruptive, espérant devenir le modèle-parrain des partis qui émergent de la contestation, partis souvent issus de la confrérie islamique des Frères Musulmans. Ghannouchi en Tunisie, Morsi en Egypte : l’un comme l’autre évoque l’expérience turque, islamique, démocratique et moderne, et le « parti-frère » AKP.  En automne 2011, Erdoğan fait au Moyen-Orient une tournée triomphale. El-Assad, resté sourd aux tentatives de réformes que lui propose le gouvernement turc, s’enferme dans un cycle de violence dramatique : Erdoğan et Davutoğlu choisissent alors de le vouer aux gémonies de l’histoire.

Le retour du paradigme sécuritaire

Pour précipiter la chute de Bachar Al-Assad, la Turquie se compromet dans le financement et le soutien logistique à certains des opposants les plus radicaux au régime syrien, comportement jugé insupportable par les opinions publiques des alliés otaniens dans un contexte de recrudescence des actes terroristes en Occident. Le régime baathiste survit finalement à ce printemps déçu et n’a pas fini d’haïr son voisin turc. Dans l’intervalle, la guerre civile offre une opportunité politique aux formations kurdes syriennes proches du PKK, qui récupèrent territoires et dividendes politiques dans le combat contre l’Etat Islamique.  

En Libye, la Turquie a été contrainte de se joindre au dernier moment à l’intervention internationale en sa qualité de membre de l’OTAN, ce qui décrédibilise largement le symbole qu’elle avait envoyée au monde quand le passage sur le sol turc avait été refusé aux troupes américaines lors de l’invasion de l’Irak.

Le modèle multipartite et parlementaire qui avait fait les grandes heures du *soft power* turc quelques années plus tôt n’inspire plus grand monde après la violente répression des manifestations de Gezi, douloureux symptôme des fractures de la société civile. La violence politique fait son retour dramatique dans l’équation avec la reprise des combats avec le PKK et la vague d’attentats qui frappe le pays sur fond de crise migratoire internationale. En réaction, le régime poursuit sa fuite en avant autoritaire.

        D’une certaine manière, l’intégration régionale initiée par Davutoğlu et ses adeptes, au lieu d’être le socle de la paix régionale, a été la matière conductrice sur laquelle a pu s’accélérer la circulation des troubles politiques du monde arabe vers le monde turc, rendant finalement sa sagesse *post-mortem* au vieil adage : “we live in a bad neighborhood”.