J’habite à Tel Aviv en Israël depuis quatre mois. C’est peu, et je ne prétends pas comprendre les enjeux qui affligent cette région, et particulièrement ce pays, ni même la société israélienne dans son ensemble, complexe et parfois contradictoire. Toutefois, je souhaiterais apporter ici mon témoignage.

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

LA première chose qui m’a frappé l’esprit, c’est la normalité de la société et de la vie quotidienne. En considérant la couverture internationale d’Israël, je ne m’attendais pas à trouver une société si ostensiblement occidentale et ouverte. À n’importe quelle heure, on peut observer des gens qui font du sport, qui prennent des cafés en terrasse, qui fument des cigarettes, qui discutent, qui sortent.

Et pourtant, l’ambiance n’est pas tout à fait occidentale, ou tout du moins européenne. Le rapport au temps est extrêmement différent, ce qui transparaît de diverses façons. Par exemple, les Israéliens ne sont pas courtois, mais plutôt très directs. La phrase qui me vient ici à l’esprit est what you see is what you get. Parfois, ils peuvent paraître rudes, mais c’est tout simplement que les formes de courtoisie leur importent peu. S’ils sont contents d’une relation, ils montrent immédiatement de l’intérêt, que soit pour devenir ami, pour sortir ensemble, ou même pour travailler. Tout avance plus vite ici, comme si l’on n’avait pas une minute à perdre. On ressent que, malgré l’énorme attachement à leur Histoire et à leurs traditions, c’est aussi une société tournée vers le futur, autant dans l’économie avec l’innovation que dans la recherche politique. De fait, Tel Aviv est une nouvelle ville bien ancienne.

La place de l’armée dans la société

Il me semble que c’est en partie liée à la situation stratégique et sécuritaire. On ressent immédiatement la place de l’armée dans la société. Et plus on découvre Israël, plus on se rend compte de son ampleur. Ce n’est pas seulement une question d’État et de sécurité. C’est une question familiale, car tous les citoyens ont un membre de leur famille dans l’armée ou s’apprêtant à y entrer, un fils, un frère, un cousin. C’est une question nationale. C’est un pays qui n’a pas le choix, qui est menacé par des organisations non étatiques sur toutes ses frontières, des organisations qui appellent quotidiennement à l’éradication du peuple juif et de l’État d’Israël. À travers les lignes politiques, il y a une conscience du danger et du devoir de protection.

Israël est plus petit que la Bretagne, et plus ou moins 8,5 millions d’habitants y vivent (moins de personnes qu’en Île-de-France). Pour surmonter leur infériorité numérique, les Israéliens ont investi massivement dans les expédients technologiques, dans l’innovation et dans l’excellence. La question de la défense imprègne la société. L’armée est un important vecteur de mobilité et de mixité sociale. Les pauvres y rencontrent les riches, les riches y rencontrent les pauvres. Les juifs laïcs y rencontrent les juifs religieux. Des gens du centre-ville y rencontrent des jeunes des campagnes et ainsi de suite. Par ailleurs, au cours de leurs service militaire (deux ans pour les filles ; deux ans et huit mois pour les garçons) les recrues bénéficient d’une formation de haut niveau, extrêmement méritocratique. Ils ont en outre accès à des équipements, des logiciels et des systèmes extrêmement développés. La majorité des start-ups sont créées par des anciennes recrues qui, confrontées à des problèmes pressants, trouvent des solutions ingénieuses.

Une conscience politique très forte

Par ailleurs, grâce à leur expérience dans l’armée, les jeunes développent une conscience politique très forte et s’intéressent au futur de leur pays. Ils sont particulièrement conscients de la valeur de leur liberté et de leur individualité après leur service militaire. Tous les Israéliens que j’ai rencontrés sont fiers de leur pays. Ils sont (plus ou moins) contents d’avoir servi leur pays lors de leur service militaire. Ceci dit, ils ne sont pas endoctrinés. J’ai pu rencontrer une personne qui déteste Netanyahu et son gouvernement et déplore la direction que prend le pays. Cela ne l’a pas empêchée de recevoir une étoile pour un service militaire particulièrement bien accompli.

Les débats politiques sont véritablement politique. Cela veut dire qu’ici, les questions qui remuent la population sont de véritables questions politiques, qui portent sur le contrat social avec l’armée, ou le type de démocratie, sur des questions de sécurité et de liberté et ainsi de suite. D’après ma courte observation de la société israélienne, je suis convaincu que le service militaire obligatoire est extrêmement bénéfique pour la polity, autant pour la société que pour le bon fonctionnement de la démocratie.

En ce qui concerne la sécurité, je me sens plus à l’aise à Tel Aviv que je ne me sentais à Paris. À Tel Aviv, on voit rarement des militaires, car la sécurité est assurée par la police. De même dans la plupart des endroits que j’ai visités. Les militaires ne sont présents en tant que tel que dans des zones très conflictogènes, comme la Vieille Ville de Jérusalem. La police est compétente et suffisante. Et pourtant, on sent le poids de l’armée, ne serait-ce que par les jeunes que l’on voit partir le matin et rentrer le soir de leur service militaire. Des jeunes de notre âge, leur uniforme mis en vitesse le matin, la tête fatiguée le soir. On les voit dans les bus et, abstraction faite de l’uniforme, pour certains des fusils, ils pourraient être des étudiants d’Henri IV ou de la Sorbonne.

On sent d’autre part qu’un grand effort est fait pour prévenir plutôt que guérir le terrorisme. Israël est un des pays du monde qui investit le plus dans la défense, en pourcentages de son PIB. Les Israéliens ont mis en pratique toute une série de mesures civiles pour améliorer leur sécurité ou, en tout cas, entraver les terroristes. En guise d’exemple, à l’aéroport, ils posent une série de questions du type : – C’est vous qui avez fait votre valise ? – Est-ce que vous l’avez perdue de vue pendant la journée ? – Est-ce que quelqu’un d’autre que vous y a eu accès? – Est-ce qu’on vous a donné quelque chose à emmener et si c’est le cas, qui vous l’a donné ? Ils ont aussi investi amplement dans les mesures de défense technologique pour assurer la deterrence by denial.

L’optimisme contre le défaitisme

Ensuite, le discours politique et public n’est pas défaitiste comme en Europe. En dépit de leur réalité bien plus complexe et dangereuse que la réalité européenne, en Israël, les personnes ne reconnaissent pas qu’il n’y a rien a faire, qu’il faut accepter le terrorisme, que c’est le nouveau normal. Lorsqu’un attentat advient, les victimes sont individualisées, le pays est choqué et en deuil. S’il y a une série d’attentats, la population attend du gouvernement une solution. Les Israéliens ont construit un mur, qui est, on le sait, l’objet de fortes critiques, mais du point de vue de la société, le fait est que les attaques-suicides ont arrêté. Face aux rockets and missiles, ils ont construit leur système anti-missiles et ont adopté des lois qui obligent toutes les maisons à avoir une safe room.

N’importe quel gouvernement doit être à même d’assurer la sécurité de la vie quotidienne. Il ne faut pas oublier qu’ici, la possibilité d’une guerre est réelle. Ce n’est pas une simple menace de terrorisme qui pèse sur la société

De ce que j’ai pu observer, il y a une démocratie particulièrement vivace et saine en Israël. C’est une société extrêmement hétérogène, une société d’immigrants du monde entier, européens, américains, juifs, arabes, africains, et même asiatiques. La diversité s’exprime aussi dans le rapport des gens au judaïsme, entre pratiquants et non-pratiquants, orthodoxes ou pas, orthodoxe comme ci ou orthodoxes comme ça. Ou encore dans les diversités plus communes, de catégorie sociale, de richesse, d’éducation. Cela se reflète dans un système politique composé d’une mosaïque de partis, qui répondent aux demandes d’autant de groupes différents, et qui assurent la gouvernance par des coalitions.

L’absence de conformisme

Je ressens l’absence de conformisme. Il y a une diversité énorme, non seulement dans la population mais aussi dans les opinions politiques et les partis qui les représentent. Par ailleurs, ce qui unit la société, c’est le patriotisme et l’amour du pays. C’est le seul endroit où l’on peut être juif (pratiquant ou pas), sans peur de l’antisémitisme. Et cela se traduit par une ambiance sociale très ouverte, accueillante et joyeuse.

L’absence de temps, le service militaire, les problèmes sécuritaires et le sens de la communauté de destin se joignent pour créer une société intellectuellement fertile, avec une presse très forte et indépendante et des débats publics féroces. Une série de problèmes semblent plus ou moins insolubles, en tout cas pour le moment : le processus de négociation avec les Palestiniens, l’articulation du droit civil et séculier avec le droit de la Torah, la question des devoirs différents pour les juifs séculaires et les orthodoxes et les arabes israéliens, pour en citer quelques-uns.

Cela ne les empêche pas d’avancer, de continuer à développer leur société tout en ayant des débats sur ces questions. Ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont et ne se croient pas capables de tout résoudre du même coup. Tout cela contribue aussi à faire en sorte que la plupart des personnes ne vivent pas dans le monde des licornes et des fées, dans lequel vit une certaine jeunesse européenne. Ils ne peuvent pas se raconter des histoires ou se faire des illusions, parce que malheureusement la réalité s’impose à eux rudement.

David Futscher