Morgann Barbara Pernot

Morgann Barbara Pernot

Vite ! On arrive. A peine arrivé, on doit déjà repartir. Arrivée, départ, même routine. Les paysages défilent par la fenêtre du train. Dans une direction, dans l’autre. Les champs défilent à la même vitesse. Vite !
On ne se rend plus compte de ces arrivées et de ces départs. Jusqu’au jour où. Arrivée non anodine, arrivée sans départ prévu. Un aller simple comme on n’en fait plus. Et une fois arrivé, on a tout le temps de penser au départ, d’en rêver.
Le temps ! Oui, c’est ce qui est différent là-bas. Là-bas, la vie ne défile pas. Là-bas, avec le train, le temps s’est arrêté. S’il y avait des fenêtres, on verrait la vie à l’extérieur. Mais il n’y en a pas.
Et puis, on doit laisser sa montre à l’entrée.

On croit se faire tromper par le temps, mais le temps est innocent. Nous sommes victimes des murs aveugles imposants. Victimes du dépouillement à l’entrée. Je ne vais pas me plaindre, moi, je la connais l’heure du départ. Les autres, ils ne la connaissent pas. Le départ les esquive à chaque fois, sourire en coin.
Jusqu’au jour où. Mais ce sont alors des départs sans lendemain. Éclipse du passé, présent infertile, futur méprisant. Et des départs inopinés, parfois. Fruits de circonstances heureuses à leur égard. Des fuites en apparence hasardeuses. Mais rêvées des milliers de nuits, dans des sommeils agités. Sous des milliers de paupières. Sous des milliers de crânes. Environ… 78 708.

« La société porte sur ses épaules la responsabilité. »

78 708, comme le nombre de ces ombres qui hantent nos prisons. Ces ombres immobiles que nous frôlons chaque jour dans nos courses effrénées, que nous ne voyons pas. Pourtant si proches dans l’espace. Mais il est leur bourreau et notre libérateur. Pourtant si proches, dans nos rapports désespérés au temps. Un temps maudit, car il menace la vie. Mais lorsqu’il fait défiler les secondes, c’est toujours plus, ou toujours moins. Alors, de part et d’autre des murs, c’est comme si nous ne vivions pas dans un même temps. Nos rapports au temps et à l’espace nous rendent captifs de prismes de la perception au seul sein desquels nous évoluons. Prisme où nous nous complaisons toutefois, en dehors des murs. Alors surtout, ne pas le briser. Jusqu’ au jour où…

La première fois que je suis entrée dans une prison, c’était cet hiver. De longues peines. Bien que persuadée d’être affranchie de tout vulgaire a priori, j’ai été frappée. Frappée par la vie, la vie semblable à la nôtre, dehors. Les mêmes regards, les mêmes gestes des mains. Le sang sur les mains ne se voit pas. Honteusement, j’ai été frappée par la richesse de leurs réflexions, que ne parvenaient pas à masquer leurs lacunes orthographiques ou grammaticales… Et c’est le plus triste. Les détenus ne sont pas des bêtes assoiffées de sang dont nous fait montre le cinéma. Alors je n’ai pas peur. Pas peur des heures seule avec eux, chaque semaine. C’est même un moment de rupture. On a enfin le temps. Le temps de parler, de comprendre.

Alors, je veux témoigner. Oui, la prison est une institution totale. J’y retrouve la violence de l’asile, pour y avoir travaillé auparavant. Ce ne sont plus des hommes, pas des malades, mais des crimes. Des crimes, et des peines. Et il y a la rupture, encore dans la double temporalité. Il y a ceux dont les arrivées ont des départs, et les autres. Ceux pour qui la rupture avec le monde extérieur est ponctuelle, ceux pour lesquels elle est continuelle. Ceux qui sont libres et les autres. Ceux qui savent, possèdent le monopole de l’information et de l’autorité, et les autres. Ceux qui vivent chaque seconde, et les autres, condamnés à l’errance en dehors du temps. Les oppresseurs et les opprimés ? Si c’était si simple… Tous victimes de l’institution, confinés à des rôles qui les identifient dans la différence avec l’autre. Condamnant ainsi chez les détenus toute potentielle rupture avec leur identité de criminels. Identité revendiquée, lorsqu’ils se révèlent à nous comme un seul nom, celui d’un crime. L’asile de Goffman est pérenne, traversant les décennies sans perdre en substance ; la souffrance des détenus l’est aussi. Une atmosphère de violence, de mort, contre soi et tous les autres, et un perpétuel marasme pestilentiel.

Je témoigne, c’est le rôle du Genepiste. (« Le Genepi est une association étudiante d’éducation populaire qui œuvre au décloisonnement des institutions carcérales par la circulation des savoirs entre les personnes incarcérées, le public extérieur et ses bénévoles. ») Passe-muraille, dit-on, source de lumière dedans, témoin de l’obscurité dehors. Ne pas se méprendre. Je ne clame pas l’idéalisation du détenu et la condamnation sans appel de la société. Mais je témoigne seulement de l’humanité imparfaite mais manifeste, de part et d’autre. Parce que la société porte sur ses épaules la responsabilité de chaque instant de souffrance, de chaque suicide en détention.

« Les détenus ne sont pas des bêtes assoiffées de sang dont nous fait montre le cinéma. »

Argument d’autorité avec Foucault (Surveiller et punir) : lorsqu’on proclame éducative la fonction première de la prison, c’est en toute conscience de la violence qui lui est inhérente. Douce hypocrisie de ceux qui osent avec certitude et suffisance. Osent prétendre que la violence guérit de la violence. Que la violence fait vivre et ne tue pas. Osent croire que la prison française n’est pas qu’un paravent à l’échafaud.
Dès lors, oser se forger une opinion. C’en devient un impératif moral. Si naïvement, j’ose croire qu’en démocratie les opinions peuvent sauver des vies. Puissent un jour nos actions en être les témoignages. Je ne me prétends pas prophète. Si ma parole ne suffit pas, si vous devez voir pour croire, venez. Venez et voyez.

Morgann Barbara Pernot