La rencontre, très peu fortuite, de la cinéaste Agnès Varda et du photographe JR sur un plateau de tournage vient interroger l’art visuel dans ses derniers retranchements, par la simple mise en scène de visages au sein des lieux qu’ils habitent.

visage village

« Je suis toujours partante, si on va vers des paysages simples, vers des villages, vers des visages », déclare Agnès Varda dans son film Visages Villages (2017). Titre troublant, puisque la réalisatrice se passe de nous préciser le lien entre les deux termes. Social et polémique, humain ou encore poétique ? Quelle est l’ambition de la caméra ? S’agit-il d’exposer la réalité du paysage rural français, ou bien de  montrer qu’un lieu est toujours l’espace d’un individu singulier, qui l’habite de sa présence, de ses souvenirs et de ses affects ? Le titre du film suggère d’emblée le primat du « visage » sur le « village » par son antéposition : c’est sur l’individu que la caméra va porter son attention.

Agnès Varda et JR (le photographe co-réalisateur du film) affirment n’être que de simples intermédiaires. Mais un intermédiaire peut-il s’effacer au point de renvoyer à autre chose que lui-même ? Peut-il donner accès à l’Autre comme Varda le prétend ?

Une affirmation qui, dans un film où les deux réalisateurs sont constamment à l’image, peut laisser sceptique. Certains critiques reprochent d’ailleurs au film son « narcissisme ». Pourtant il semblerait que la caméra nous donne à voir la singularité des lieux et des personnes.

L’Autre se trouve au cœur du film comme visage. Mais de quel « autre » s’agit-il ? Il est présenté à travers le lieu qu’il occupe : le village. Un choix qui n’est pas anodin puisque le village renvoie à un univers modeste, excentré, mais bien souvent riche historiquement et affectivement. L’humanité qui incarne ce lieu est mise en avant ; il est marqué d’un visage. D’où l’idée de coller sur des bâtiments, des containers les photographies gigantesques des visages et des corps qui occupent ces lieux. La photographie d’un facteur anime la façade d’une maison, dont la fenêtre entre ses doigts figure une lettre. Ainsi la maison n’est plus un lieu de résidence anonyme mais un lieu habité par une présence singulière, désormais dotée d’un visage : il y a acte de possession.

“ La quête de l’identité n’est pas une quête de l’identique, puisque elle est soumise au changement.”

Toutefois, si cette identité domine, ce n’est que pour un temps, le temps d’une vie ou d’un passage. Les collages aussi sont éphémères et ne sont pas tous restés en place, explique  JR. Ils sont à l’image des hommes qu’ils représentent, soumis au temps qui passe. Visage et Village incarnent le lien entre temps et espace. L’espace exprime le temps : la façade a des fissures, et le visage du facteur des rides. La quête de l’identité n’est pas une quête de l’identique, puisque elle est soumise au changement. Les collages et le cinéma en sont la manifestation poétique.

Les collages affichent pour un temps le visage qui occupe un lieu. Ces visages ne sont pas célèbres et seraient demeurés inconnus sans la caméra. Les collages forment une sorte d’exposition-photo, de « street art » qui ne met pas en avant des têtes d’affiche mais vise à donner de l’importance à « Monsieur tout-le-monde » ou à « Monsieur personne ». C’est là qu’on comprend l’importance de la rencontre entre un photographe et une cinéaste de renom sur un plateau de tournage. La caméra est plus qu’un intermédiaire, un œil invisible, car elle vise à magnifier la personne et à sacraliser sa présence.

“ Donner de l’importance à ce qui n’en a pas habituellement, rendre immense ce qui est socialement petit 

Le camion-photomaton de JR, d’où l’image des personnes photographiées sort dans des dimensions exorbitantes, semble incarner le principe-même du film : donner de l’importance à ce qui n’en a pas habituellement, rendre immense ce qui est socialement petit (un agriculteur, des ouvriers des Alpes…) ; rendre visible ce qui l’est peu dans une société tributaire de la hiérarchie sociale. La dialectique du petit et du gigantesque rejoint avec brio la dialectique de l’important et de l’anodin. Il s’agit d’affirmer l’existence de quelqu’un par la photographie, de les imposer dans l’espace public. En témoigne la rencontre des deux artistes avec trois femmes de dockers sur le port du Havre. La société des dockers est profondément masculine, les femmes y occupent le second plan. Les containers sont capitaux car ils incarnent le métier et la société des dockers, JR décide alors d’afficher les collages de ces trois femmes sur ces derniers. Varda distingue la bonne vue de la bonne vision, cette dernière étant l’instinct même de l’artiste, permettant d’observer l’identité d’un lieu au delà de ce qui s’offre aux yeux. Le rôle de l’artiste est donc de révéler ce qui n’apparaît pas au premier abord, de montrer la profondeur et les entrailles d’un lieu.

Si l’on peut parler avec pertinence des « entrailles » révélées d’un lieu, c’est que les trois containers alors laissés ouverts forment un vide, un creux de pénombre au niveau de la poitrine des femmes dans leur photographie géante. Or, la poitrine désigne le cœur, la générosité. Avec cette disposition, est mis en scène l’amour marital de ces femmes : elles sont assises dans les trois cases vides, comme au cœur de la société des dockers. Comme siégeant sur un haut trône, devenant ainsi les égéries d’une société qui ne peut plus se cacher leur importance.

« Que pensez-vous personnellement de la lutte de vos maris ? » leur demande Agnès Varda en substance, se référant à l’activité syndicale des dockers. « Je soutiens mon mari, répond l’une d’elle, je suis derrière lui ». « Mais pourquoi derrière ? ». « A côté » se corrige la femme en souriant timidement. Le film met en lumière les traits de notre société et guide le regard du spectateur sans l’obliger, et soulève des questions sans les résoudre, comme le déclare JR.

Là où la photographie se serait contentée du visage, aussi expressif soit-il, le cinéma le fait parler. Et c’est dans cette place laissée à l’autre et à son discours que le film s’avère altruiste, loin de tout narcissisme.