Perdre ses cheveux peut paraître un événement banal. Tantôt assumée, tantôt masquée, on oublie systématiquement la seule chose intéressante concernant cette manifestation : la relation entre un phénomène biologique et le traitement social et ontologique de la vieillesse.

 

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Mai 68-mai 88 : nous ne sommes pas contre les vieux mais contre ce qui les fait vieillir,

Affiche Alternative Libertaire (Belgique), 1988.

  • Un choc ontologique

Le rapport entre la chute des cheveux et le caractère ontologique de l’homme incarne ce que l’écrivain français Olivier Rolin appelle « l’art du détail », le génie métonymique par excellence. Dans un détail quelque chose de beaucoup plus grand se joue. Dans sa conférence portant sur « le roman est un social traître », Rolin illustre ce génie métonymique en prenant l’exemple du retour d’Ulysse à Ithaque. Ce dernier déguisé en mendiant, est reconnu par son chien Argos : « Ulysse détourne le visage pour dissimuler une larme : avec les oreilles couchées d’Argos, le pleur d’Ulysse, se cristallise une des figures majeures de l’imaginaire humain, celle du retour, du nostos, d’où vient notre nostalgie ». Que ce soit à travers les oreilles couchées du chien ou la chute des cheveux, ce qui se joue est infiniment plus grand, c’est la prise de conscience pour l’homme de son caractère mortel, la peur de la mort, la nostalgie de la jeunesse, en somme un détail rend compte de l’essentiel : la condition humaine. Or c’est la prise de conscience de la finitude de l’être qui peut pousser l’individu au démenti ontologique. En effet, « L’événement de la mort n’est une ‘éventualité’ que dans sa date et ses circonstances » disait Vladimir Jankélévitch, et c’est pour cela que le refus ne porte pas sur la mort mais sur la date de la disparition elle-même. Quand nous cherchons à masquer un phénomène naturel, quand nous nous interrogeons sur l’image à renvoyer de soi-même, on ne cherche pas à donner l’illusion d’être immortel, mais seulement de rester jeune.

C’est la prise de conscience de la finitude de l’être qui peut pousser l’individu au démenti ontologique

  • Un choc anthropologique

       Dans la vie d’un individu, ce choc ontologique peut constituer un bouleversement, mais c’est aussi une étape biographique. En effet, un homme sur deux âgé de 50 ans perd ses cheveux, or un phénomène naturel si répandu est déjà largement intégrée par la société. L’ethnologue Arnold Van Gennep est connu pour ses travaux sur « les rites de passages » dans les sociétés traditionnelles, qui sont des processus de basculement d’un statut social à un autre dans la vie d’un individu. Cela concerne notamment le passage de l’adolescence à l’âge adulte via la circoncision, mais on retrouve des rites pour la naissance, la ménopause… Les sociétés modernes ne sont pour autant dépourvues de rites : les premiers pas, le premier acte sexuel, le baccalauréat, le mariage, le premier enfant… Cependant, la différence entre ces rites et les rites de passage se situe dans le caractère systématique de leur apparition, les sociétés modernes se distinguent par une diminution des rites de passage solennels (religieux notamment) et l’apparition de rites moins codifiés et partagés. Certains d’entre eux sont de plus en plus dans l’implicite, comme la perte des cheveux ou les premières règles chez les femmes. Ainsi, la subtilité des passages de la vie de l’individu moderne s’incarne plus fidèlement dans ce qu’on peut appeler des « chocs anthropologiques », c’est-à-dire une étape de basculement de la vie qui fait sens pour l’individu et pour autrui. Car ce passage est avant tout social en ce sens qu’il reflète l’appartenance d’un individu à un groupe social. Ces chocs se distinguent du choc ontologique notamment par leurs caractères pluriels et moins intenses. Le choc ontologique confronte l’individu à l’érosion du temps, les chocs anthropologiques lui apportent une logique structurante.

Contrairement aux représentations qui en sont faites, la vieillesse ne se limite pas à un phénomène biologique continu

  • Un choc social

       Mais la chute de cheveux ce n’est pas seulement faire l’expérience du temps, c’est aussi vivre la dimension sociale du vieillissement. Or celle-ci s’apparente à une forme de rejet social du troisième âge. Pourtant certains passent outre, ceux dont les cheveux ondulent mais ne tombent pas, qui blanchissent comme l’écume blanchit la mer de l’opulence.  L’anthropologue et sociologue Frédéric Balard a étudié le phénomène du « bien vieillir » auprès de personnes âgées. Ce dernier implique pour l’individu de lutter pour préserver sa santé et ses capacités. Une telle perspective, fortement véhiculée par les programmes de prévention destinés aux seniors, s’avère extrêmement focalisée sur le vieillissement biologique et la responsabilité individuelle, et tend à créer « une représentation bipolaire de l’âge et des personnes âgées ». D’un côté ceux qui vieillissent bien et de l’autre ceux qui vieillissent mal. Pour autant, contrairement aux représentations qui en sont faites, la vieillesse ne se limite pas à un phénomène biologique continu. Un individu vieillit aussi par sa relation aux autres. Pour Balard, « la vieillesse apparaît ainsi comme un état irréversible qui se définit comme le fait de ne plus être comme les autres membres du groupe », elle s’exprime par exemple dans le fait de ne plus être écouté. Cette perte de repères culturels amène les personnes très âgées à élaborer elles-mêmes des exutoires : l’existence dans le passé ou le recours à l’imaginaire, parfois même le suicide. Dès lors, cette rupture entre un individu et ses relations sociales qui plonge l’être dans un mal-être, c’est ce qu’on peut appeler un « choc social ». Ce dernier est irréversible pour l’individu, il se trouve coupé du monde social et dans l’impossibilité de pallier cette rupture par le fait même que c’est cette impossibilité qui a entrainé cette distance. Ce choc social est une mort sociale, il précipite la fin de vie.

 

Par conséquent, face aux stigmates de la vieillesse, gardons en tête les mots de Balard : « Il y a là une forme d’utopie que l’on retrouve dans les représentations collectives de la bonne “fin de vie” qui consisterait à mourir après une longue vie, mais sans avoir à passer par le stade de la vieillesse […]. Or, pour que le paradigme du “bien vieillir” puisse conduire à une amélioration de la vie des personnes âgées, il est nécessaire qu’il ne s’inscrive pas dans la négation de la vieillesse, mais qu’il interroge la place, le rôle et le statut de l’individu vieux dans la société.».