Nous assistons aujourd’hui à un nouveau processus qui pourrait s’apparenter à l’empire millénaire : le régionalisme, et la construction de blocs continentaux, à l’instar de l’Union européenne, qui en est la forme la plus aboutie.

L’Europe est-elle un empire ou un agglomérat d’institutions en voie d’hybridation ? Au départ, l’idée d’unir les États d’Europe vient d’une double volonté de paix et de puissance, qui rappelle les ambitions impériales. L’Europe de 1957 possède un territoire semblable à l’Empire carolingien : de l’Atlantique à la Rhénanie, de l’Italie à Anvers. Les diplomates et intellectuels à la naissance du projet d’union, comme Anatole Leroy-Beaulieu, veulent une Europe puissante, incarnant la troisième voie, face aux États-Unis et à l’URSS. Pour ce faire, il faut mener de grands projets : Airbus, la recherche atomique avec EURATOM, la conquête spatiale, etc. L’Europe est, dès sa fondation, une sorte d’empire qui respecte les nations européennes et cherche à donner de la consistance au Vieux Continent, en perte de puissance après les deux guerres mondiales. Parmi les rédacteurs des clauses sur le libre-échange du traité de Rome de 1957, il y avait pourtant très peu d’Européens et beaucoup d’Américains. Émerge alors, déjà, une tension entre les partisans d’une coopération totale entre des États-nations souverains, et les partisans d’une Europe transnationale dérégulée, rendant l’État-nation caduc, au profit d’une Europe fédérale dépassant tous les clivages, un nouveau système européen, porteur d’un projet de civilisation et capable de peser unilatéralement dans l’économie mondiale. Si les partisans de l’Europe-puissance forment un bloc relativement monolithique, le bloc des euro-fédéralistes est plus composite. Dans les années 1960, la relation du général de Gaulle avec la CEE illustre la tension, au sein des affaires européennes, entre l’Europe pour la paix, l’Europe des marchés et l’Europe du bloc atlantiste. Mais de Gaulle représente un monde qui s’écroule à partir des années 1970, un monde à l’ancienne, qui pense le politique à travers l’État-stratège. Avec les crises mondiales de 1973 et 1979, l’idéologie néolibérale émerge, et les États perdent leurs monopoles stratégiques. À grands coups de privatisations et de « nouvelle gouvernance économique », l’Europe devient le relais du néolibéralisme mondial dans les années 1980. Fini le système proto-libéral, il n’y a plus qu’un marché européen, qui donne l’illusion, avec son Parlement, sa Commission et son Conseil, de se doter d’une politique, mais qui, de fait, obéit très vite à une triple nécessité : soumettre l’Europe au règne des lobbies, l’aligner à la politique étrangère américaine, et gérer la question des États d’Europe de l’Est post-soviétique. Le traité de Maastricht en 1992 achève de détruire l’Europe-puissance.

City Véronique ROUBERTIE

Dessin de Véronique Roubertie

Aujourd’hui, l’Europe n’est pas un empire. Son autorité centrale ne se trouve ni au Parlement, ni à la Commission, mais à l’étranger. Notre commissaire aux Affaires étrangères n’est-il pas, à chaque fois, un représentant des intérêts atlantistes ? L’Europe ne fait pas de protectionnisme, ne bloque jamais des fusions désastreuses pour l’emploi, et impose des traités de libre-échange, tous désastreux, encore une fois, pour les intérêts européens. L’UE est une sorte d’hybride, qui utilise les concepts d’Europe-puissance et d’Europe de la paix comme alibis pour construire un marché dérégulé, qui ne concurrence pas Wall Street, mais qui en est la succursale continentale. Partant, l’euro n’est-il pas, plutôt qu’un cheval de Troie allemand, un hybride qui canalise des intérêts étrangers et trans-nationaux ? L’UE, une entité qui tente d’achever l’État-nation en rognant sa souveraineté, ne cherche pas à construire une autorité centrale qui relierait les États européens. Gouvernance irréformable, l’ADN de l’Europe porte la marque du péché originel : l’imprégnation américaine du traité de Rome, dont il suffit de relever les rédacteurs. Front national, UKIP, extrême droite hongroise, néo-nazis austro-allemands, face à l’UE, les seules alternatives possibles semblent réactionnaires. On pourrait dire que l’on a une réaction au phénomène européen proportionnellement radicale à ce que l’Union inflige aux peuples du continent, le Brexit étant peut-être le modèle le moins violent : l’utilisation, par les partis traditionnels, des problématiques européennes sérieuses, afin de les faire sortir du giron des partis-mécréants qui n’ont jamais gouverné. Non, l’Europe n’est pas la résurgence de l’Empire romain ou même la quintessence de la « civilisation européenne », elle est un système agrégeant des nations qui refusent de se dissoudre dans la mondialisation la plus violente. Désormais, c’est à nous d’être sages et de nous rappeler ce que nous sommes : un continent fragilisé au bord de la ruine, qui vit à crédit grâce à ce qu’il reste du capitalisme rhénan, et qui doit, d’urgence, se doter d’institutions pour se protéger. Les États-nations européens restent le modèle historique le plus à même de défendre les intérêts de l’Europe. Il faut faire mûrir les États-nations et chercher à les combiner avec un système organique européen réaliste, une Europe limitée à la coopération d’acteurs libres, souverains, autonomes, se renforçant mutuellement dans la guerre économique généralisée qu’on appelle « mondialisation ».

Maximilien Temin