La maladie du contemporain, c’est qu’il ne saurait dire qui il est. Il ne connaît pas ses rites, ni ses cultes, il ignore ses héritages, ses déterminismes et ses fins. Vierge à la naissance, il reste vierge à la mort, sans famille, sans patrie, sans coutume, sans particularités, sans terre, sans absolu. L’homme-sans habite le monde entier avec indifférence. Puisque cet opiniâtre qui soumet peu à peu son corps au contrôle veut détruire sa substance, en quête perpétuelle de libération intrinsèque, il peut assimiler son identité à tout. Pouvant être n’importe qui, il n’est plus rien. Et c’est ce rien, cette absence de qualité de départ, immuable, qui le pousse à rechercher frénétiquement son identité. Tantôt il se réclame du relativisme, tantôt du nihilisme ou du pessimisme, tantôt de l’humanisme, tantôt du droit. Capitaliste en semaine, marxiste le matin, libéraliste le soir, religieux le dimanche, patriote et immigré par sympathie, fonctionnaire par défaut, l’homme-sans est un capital composite et mouvant, récolté aux petits jets du hasard. Dans ce globe désaffecté de ses absolus, il s’est rétracté sur lui-même, et c’est par pulvérisations mécaniques de son identité, non par action, non par projection extérieure d’un idéal, qu’il veut changer le monde. Surtout ne pas s’adapter au monde : que ce soit le monde qui s’adapte à lui. Mais cet homme persévère également dans l’existence ; en existant, inévitablement, il reproduit, il répète, et cette mécanisation à son entour prend forme et valeur de rituel. Incapable de refonder un corps social articulé, ou délocalisant sa ferveur religieuse, il croit avoir aboli ses rites, au moment même où il les aménageait autrement. Par exemple, il ne comprend pas même que la guerre exécrée, la guerre totale, est à la fondation de son humanisme juridique. Aujourd’hui, du fond réprimé de sa conscience, revenant au galop, son sexe dispersé dans la horde rêve silencieusement d’un chef.

Augustin Langlade