En psychanalyse, la découverte de l’inconscient nous a permis de comprendre l’articulation entre l’expérience individuelle et collective. La conception freudienne de l’Histoire, quant à elle, appréhende le sens véritable de la nouveauté au-delà de la répétition : révolution du désir.  

QUE peut nous apprendre la psychanalyse de l’histoire ? Freud utilisait le terme « après-coup » pour désigner « le remaniement après coup par le psychisme d’événements passés ». Dans la langue et les actions présentes, vivent en dialogue et en lutte les souvenirs les plus anciens. Nous sommes animés de l’intérieur par une « langue dans la langue », des « gestes dans nos gestes », qui font de nous les acteurs autant que les sujets de la mémoire active du corps, de ce qu’il a reçu de ses ancêtres, de ses propres vécus archaïques et de ce qu’il vit dans l’échange avec la mémoire vivante des autres sujets. Mais qu’en est-il du plan collectif, historique de notre expérience ? Dans quelle mesure y a-t-il du « nouveau » dans l’histoire, si tout est affaire de « répétition » (symptôme, pêché originel, héritage) ?

L’Idéal du Moi, élément psychique qui relève de la culture.

L’Idéal du Moi est pour Freud la part de la construction subjective qui relie, par la contrainte et la satisfaction, le sujet à la société, espace d’effectivité de la Loi. Il s’agit de la partie inconsciente du Moi, noyau des identifications primitives de l’enfant à son entourage. Ces identifications aux gestes, intonations, interdits, marques d’autorité des parents fournissent au Moi la capacité d’éprouver la réalité, c’est-à-dire de stabiliser les motions pulsionnelles les plus égoïstes. En présentant à l’esprit un idéal de personnalité à atteindre, une autorité intérieure incarnant la contrainte, l’Idéal du Moi transmet au sujet une satisfaction dans la contrainte, en l’image de cet idéal (désormais partie du Moi lui-même). Il est donc l’élément du psychisme qui, selon Freud, relève de la culture et de sa transmission singularisée par l’éducation.

En ce sens, Freud développe l’hypothèse de transmission à travers l’histoire d’une « scène originaire », dont le fantôme serait la cause latente des mouvements des peuples et de leur rapport à l’autorité, à la Loi. La scène originaire est la première représentation (fantasmée ou non) que l’enfant se donne du rapport sexuel entre ses parents. Elle a pour fonction d’assurer à chaque sujet une identification à chacun des pôles de la relation sexuelle, et ainsi une compréhension symbolique interne de la fonction de ses organes génitaux. Pour les enfants, ainsi que Mélanie Klein le constate sur les plus jeunes, et sur des névrosés adultes, la sexualité des parents est imaginée comme un acte agressif, où les partenaires se violentent ou tentent de s’absorber. Freud, qui pensait que la croissance individuelle des êtres humains leur faisait retraverser subjectivement le passé commun de l’espèce, a ainsi formulé l’hypothèse d’une « scène originaire » de l’Histoire humaine.

La Horde primitive : un interdit de meurtre et d’inceste fondateur.

Freud décrit cette scène dans Totem et Tabou comme celle de la « horde primitive », empruntée à Charles Darwin. L’humanité y est décrite comme une meute primitive, assujettie au règne sans partage du mâle dominant, possédant toutes les femmes et satisfaisant ses moindres désirs, au détriment des autres mâles, tous menacés de castration ou d’exil mortel en cas de rébellion. Ce récit a un caractère générique : on en trouve des traces mythologiques dans toutes les civilisations. C’est le meurtre du chef par les fils (et le cannibalisme totémique qui le suit), qui constitue selon Freud l’élément d’entrée dans le monde humain, puisque toutes les religions et systèmes d’interdits proviendraient de cet événement originaire, des culpabilités et effets de retour qu’il produit, répétés sous diverses formes à travers l’histoire : Ouranos, Chronos, Zeus (cannibalisme et castration) ; Abraham et son geste sacrificiel retenu, déplaçant la loi du sacrifice au rituel. Le meurtre du « père de la horde » permet la libre circulation des femmes et la possibilité aux communautés de former des alliances avec d’autres groupes, comme le montrera plus tard Lévi-Strauss. L’interdit de meurtre et d’inceste est ainsi fondateur de l’organisation au-delà du groupe et de la famille, de la Société. Le langage, les signes, les symboles proviennent de ces interdits, à titre compensatoire de l’instinct, de l’inceste, et du grégarisme animal de la horde.

L’Idéal du Moi, comme le Totem, apparaît alors dans la figure du fantôme de l’ancêtre puissant ou de l’animal servant à désigner l’interdit et le licite. Toutes les transgressions produisent des cas de possession par les ancêtres et dans les civilisations industrielles, des névroses de transfert ou des psychoses, des « prises de contrôle » du psychisme par l’objet ou l’être interdit. L’acquisition du langage et de la loi se joignent ainsi dans l’éducation, qui est le plan paradoxal de l’expérience humaine, où le collectif et le singulier se mêlent. L’Idéal du Moi est à la jonction de deux fonctions : transmettre la  Loi en l’énonçant, et permettre qu’elle s’applique en étant bien intériorisée, pour être confrontée à de nouvelles expériences, et offrir aux individus d’être autonomes dans leurs actions et leurs choix.

L’effet de répétition dans l’histoire collective.

Dans cette perspective, la lecture de l’Histoire occidentale, de ses sources judéo-chrétiennes et de leurs effets de répétition à travers les époques, peut s’ouvrir à une nouvelle compréhension. Nous sommes forgés par la répétition du rapport culpabilisé, sacrificiel, au Père Mort, fantôme idéal, garant de la transmission des lois et rituels depuis l’éternité. Nous sommes autant sujets qu’agents permanents d’un futur construit entre les rets toujours recomposés de la mémoire des peuples, en vue du progrès collectif vers la dignité, le pardon, le respect de la parole et de la personne humaine, et ce pour garantir la justice et la rationalité mêmes de la Loi. Freud propose ainsi de lire la symbolique de la crucifixion de Jésus comme rachetant le « péché originel » de la « désobéissance » première des juifs à Moïse.

La révolution consiste dès lors à nommer les choses à neuf pour assurer leur transmission, à les faire passer de la stabilité stagnante de leur présence rassurante, à l’angoisse et l’enthousiasme que provoque en nous leur mise en question par notre parole. Cette angoisse et cet enthousiasme proviennent du plus archaïque de notre expérience (l’angoisse d’Adam et Eve sur le plan de notre histoire religieuse). Il s’agit, dans la construction d’une conscience révolutionnaire (au sens large), de reposer la même question au monde que celle de l’enfant à ses parents, angoissé de ne pas encore comprendre le désir et l’angoisse de l’autonomie, fondement de la sexualité et du désir adulte. C’est quand la réponse finit par ne plus correspondre à l’éprouvé subjectif de la réalité qu’un changement dans le rapport de chacun à l’autorité se modifie et devient questionnant, créateur. Notre pays troublé en donne les signes ténus mais réels sur les questions écologiques et politiques.

Quel sens pouvons-nous donner à la Révolution ?

La révolution, c’est alors la responsabilité de chacun de faire tourner le monde sur lui-même à partir de sa propre expérience pour en redécouvrir les possibles, dans l’aller-retour permanent entre la situation présente et le passé, dans le tissage des mémoires, seule façon de suivre le fil de la dramaturgie toujours incertaine de la « scène originaire » de l’histoire. En Europe, une Révolution est un nouvel élan « laïque » donné au fonds judéo-chrétien, confronté à la sécularisation. À présent, l’héritage individuel et collectif s’y reformule à travers le discours de la science, qui a permis l’interaction des vies individuelles et des cultures.

C’est du fantasme d’origine religieuse d’un langage qui soit vraiment commun à tous, tout en respectant l’irréductible singularité du sujet, que se supporte le discours révolutionnaire. Et c’est de l’impossibilité réelle de son élaboration totale qu’il revient à sa place initiale. Néanmoins, c’est parce que cet idéal est impossible à réaliser intégralement (de même que l’idéal conservateur quand il se meut en tyrannie) qu’il est bénéfique et produit des effets réels sur l’organisation des sociétés humaines. Ainsi, par la relance désirante qu’il engendre, les êtres humains se retrouvent à nouveau en dialogue avec le monde, avec ses possibles et ses impasses réelles et devant être pensées, analysées, pour être surmontées. En ce sens, la conscience révolutionnaire décrit précisément, sur le plan historique, ce que Jacques Lacan, dans son Séminaire IX, nommait le « dépassement du plan des identifications originaires », la libération de nouveaux possibles par l’avènement du sujet à son propre désir.

Simon Woillet