UNE ségrégation entre littéraires et scientifiques peut-elle encore être valable de nos jours ? Les littéraires devraient-ils faire seulement de la littérature et les scientifiques de la science ? J’aimerais ici dépasser ce concept du « chacun chez soi ». En effet, notre monde ne devrait peut-être pas être si compartimenté et il serait sûrement temps de mettre les capacités de tous au services de chacun, et pas seulement dans la discipline de l’un ou l’autre. Pour illustrer ce propos, je vous emmène au Panama, sur le site archéologique de El Caño.

Le site de El Caño est étudié pour son passé pré-hispanique. D’après les textes historiques, on sait qu’il s’agissait de tribus dominées par les Aztèques et dont les chefs locaux s’appelaient des caciques. Après la conquête espagnole des 16eme-17eme siècles, les sites sont abandonnés au profit de petites villes créées de toutes pièces. Les archéologues tentent aujourd’hui de retrouver l’histoire des tribus de El Caño. Ce site couvre une surface assez grande à fouiller : près de 3,6 hectares. Les archéologues ont alors fait appel aux géophysiciens et à leur magnétomètre afin de rentabiliser leur temps et leurs recherches. Ces derniers ont donc utilisé un magnétomètre à Césium G858 avec deux capteurs verticaux fixés sur un tube d’aluminium et séparés l’un de l’autre par 70 cm. (Le premier capteur étant déjà à 45 cm au-dessus du sol.) L’intérêt de cette double capture géophysique est de réduire les variations temporelles du champ magnétique terrestre et donc d’éviter des retours réguliers à la base ou de recalibrer l’appareil. Ainsi, les anomalies magnétiques sont moins étendues, on a une meilleure résolution latérale et l’on peut alors distinguer les anomalies causées par les vestiges enfouis. Cette technique permet de localiser plus précisément et plus rapidement les vestiges et leurs extensions.

Après l’acquisition des données, il convient de les analyser et de réduire les quelques dérives et anomalies des appareils. Pour cela, on peut d’abord utiliser la correction « zig-zag ». Il s’agit de passer une première fois le long du profil que l’on souhaite analyser. Puis, on repasse une seconde fois en sens inverse. Cela permet de créer un zéro et donc d’atténuer les anomalies que l’on peut retrouver dans un sens. La seconde correction que peuvent apporter les géophysiciens est celle de l’effet de pics. En effet, lors de l’acquisition des données, il peut y avoir un certain nombre d’anomalies causées par des petites sources magnétiques distribuées aléatoirement sur la surface du sol. Les géophysiciens mettent ainsi en place un algorithme qui permet de réduire cet effet. Les résultats finis sont ensuite envoyés aux archéologues qui prennent la décision de fouiller à tel ou tel endroit, en fonction des profils géomagnétiques obtenus.

Cette association de différents domaines d’études (scientifiques avec la géophysique, historique et analytique pour les archéologues) nous permet de mieux comprendre l’organisation du site et son histoire. Ainsi, il semble que l’interdisciplinarité soit ici extrêmement utile. En effet, les méthodes géophysiques utilisées sont non-intrusives, (pas de risques de destruction de vestiges ni de pertes de données). Le gain de temps est également à prendre en compte : de fait, les archéologues ne devront pas fouiller une zone s’ils savent déjà qu’elle n’aura que peu de chance de livrer des données intéressantes.

Pour conclure, on ne pourrait pas étudier correctement un site sans prendre en compte toutes les différentes disciplines qui visent les multiples facettes (archéologie-histoire, géophysique, géologie, anthropologie…). Il serait justement judicieux d’intégrer plus de science chez les littéraires et inversement. L’ouverture d’esprit s’en retrouve grandie et les résultats ne peuvent que se compléter.

Léa Mairaville

Réflexion à la suite de l’article d’Alexis Mojica sur le site d’El Caño, 2014.