Russell disait qu’il n’était pas prêt à mourir pour ses idées, n’ayant pas l’absolue certitude qu’elles soient bonnes. Un honnête homme qui mourrait pour ses idées ferait un pari moins confortable que Pascal : il prendrait un risque en passant outre un doute toujours présent. Ce doute est l’élément précieux qui le maintient dans sa condition humaine, sentiment étranger à ceux qui croient détenir la vérité totale, et que nous pourrions appeler partisans, factieux, léninistes, évangélistes de tous bords, moins pour leurs croyances que leur bonne conscience. Le doute permet de circonscrire la violence, de tailler une brèche dans nos convictions. Puisqu’il nous force à considérer le modèle d’autrui, il porte en puissance la démocratie. Il est aussi sa faiblesse, car l’autocritique est une force débilitante, elle qui se résume souvent à une complaisante autoflagellation, laissant la démocratie exsangue face à ses ennemis. J-F Revel s’en inquiétait déjà en 1983 dans Comment les démocraties finissent. Il n’est pas de régime plus faible que la démocratie, car il n’en n’est pas dont les partisans sont aussi critiques. Alors que le fanatique, le révolutionnaire, le fasciste s’engagent dans une action qui exclut le doute dans l’écrasement de l’adversaire, l’indécis honnête homme questionne ses positions et ne sait guère quoi penser et quoi faire. Pour le partisan, «  Que faire ?  » est un programme  ; pour l’homme libre, une question ouverte. Rappelons-nous L. de Bonald   : «  En temps de crise, le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître  ».

Élie Beressi