© Thibaud Klein

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Nous sommes dans le train Champagne-Ardennes/Paris de 18h20 du 10 septembre 2015. Nous venons de quitter l’amphithéâtre du campus de Sciences Po de Reims où résonnent encore les mots vibrants d’enthousiasme de Nathalie Jacquet, directrice du campus, Frédéric Mion, directeur de Sciences Po et administrateur de la Fondation nationale des sciences politiques, de nombreux représentants politiques locaux et du recteur de l’Académie de Reims. Ces mots témoignent d’un moment historique : la première rentrée du programme Europe-Afrique, avant implanté à Paris, dans la ville de Reims. C’est le premier pas dans le mouvement de redéploiement du collège universitaire vers ce site, qui devrait abriter 1800 étudiants de premier cycle à la rentrée 2018. Frédéric Mion est assis en face de nous, prêt à répondre à nos questions.

Quelles sont les raisons stratégiques qui ont conduit au choix du site de Reims pour le redéploiement de la plupart des effectifs parisiens du collège universitaire ?

Nous sommes en train de construire, depuis maintenant une quinzaine d’années, un collège universitaire en réseau, imaginé en 2009 par Françoise Mélonio et dont notre nouvelle doyenne Bénédicte Durand est en train de penser l’acte deux. Ce mouvement, nous l’amplifions : une partie importante des effectifs du collège qui se trouvent encore à Paris a vocation de se déplacer vers le campus de Reims qui connaîtra une grande expansion. Cette ville présente un vrai potentiel, car les collectivités territoriales mettent à notre disposition un ensemble de bâtiments et d’équipements qui sont d’une qualité exceptionnelle. Alors même qu’à Paris, le collège universitaire peut se fondre dans la masse des étudiants et des enseignements, il pourra à Reims renforcer son identité.

Comment sera constitué le corps enseignant du campus de Reims ? Comptez-vous mettre en place des déplacements hebdomadaires des enseignants qui résident aujourd’hui à Paris ?

        Tous les enseignants permanents de Paris – il s’agit d’une toute petite fraction du corps enseignant, environ deux cents personnes – se voient rappeler dans leurs obligations qu’ils peuvent être amenés à effectuer des heures dans les campus en région. D’un point de vue logistique le déplacement est très simple : il s’agit de quarante-cinq minutes de train, pas plus qu’un déplacement en région parisienne. Les maîtres de conférence vacataires viendront à Reims sur une base volontaire.

Les maîtres de conférence de Sciences Po ont souvent la spécificité d’être engagés en même temps dans de nombreuses autres institutions parisiennes. Nous avons parlé en ce sens avec un certain nombre d’entre eux qui nous ont fait part d’une certaine réticence à se déplacer à Reims. Comment faire face à cette difficulté ? Souhaitez-vous embaucher du personnel local ?

        Aller à Reims n’est pas plus long qu’un déplacement en région parisienne. Bien sûr si vous posez la question aujourd’hui à vos maîtres de conférence, ils vous diront certainement que c’est compliqué pour eux, car il est difficile de visualiser la situation à l’instant même. Mais c’est quelque chose qui peut tout à fait se gérer.

Toutefois, une autre question se pose. Malgré la volonté de décentralisation en France, le pouvoir politique se concentre dans la capitale. Comment concilier cette réalité avec le fait que le centre d’équilibre du collège universitaire se déplace vers une ville de plus petite envergure ?

Il ne faut pas sacraliser Paris comme le lieu unique où s’exerce la relation entre la société et le pouvoir. Cette relation est présente absolument partout sur le territoire. Je pense même qu’il est particulièrement intéressant de vivre au contact des territoires à un moment de grande réforme territorial. Par ailleurs, j’ajoute que le collège universitaire est la période de la formation fondamentale. Nous souhaitons certes y mêler le point de vue de praticiens, mais le besoin de recourir à des professionnels du métier est beaucoup plus fort en master, quand les élèves du collège universitaire reviennent à Paris.

Pourtant il est difficile de nier qu’à Paris et au cours de ces trois premières années, Sciences Po joue un rôle très important dans la création de réseaux sociaux. Renvoyer cette formation de capital social au master ne risquerait-il pas de favoriser d’autres établissements du supérieur ?

Je pense qu’il faut se méfier d’une vision trop parisiano-centrée. Il ne faut pas sous-estimer les capitaux culturel et social qui sont présents dans nos villes de région. Je suis frappé des liens très forts qui se sont créés entre nos campus en région et les institutions culturelles des villes : théâtres, opéras, musées. Les liens sont même plus structurés que ceux qui se construisent à Paris, du fait de la taille plus humaine de ces villes. Pour même raison les relations entre étudiants sont généralement beaucoup plus intenses et durables qu’à Paris où les étudiants sont très nombreux. Ceci a alors un impact direct sur les résultats scolaires puisque les situations d’échec sont moins élevées sur les campus où le suivi pédagogique est plus personnel et la solidarité plus grande.

Comment concilier la volonté de Sciences Po de renforcer les liens avec le milieu universitaire parisien, notamment dans le cadre de la Communauté d’Universités et Établissements (Comue) Sorbonne Paris Cité, et le redéploiement des effectifs du collège à Reims ? La coopération avec ces universités sera-t-elle désormais seulement présente au niveau des masters ?

Nous avons des liens avec des universités parisiennes qui se trouvent ne pas appartenir à notre ComUE : Paris I, Paris II, Paris IV ou Paris VI. Ces liens nous ne les remettons pas en cause : il y aura toujours ces doubles diplômes offerts aux étudiants de premier cycle. Nous pouvons certes imaginer demain de nouveaux doubles diplômes avec les universités de la Comue mais il y a également déjà des doubles diplômes qui se mettent en place en région, à Nancy ou à Reims par exemple. Des étudiants à Nancy sont ainsi en droit et à Sciences Po. À Reims, certains le sont pour le moment dans un cadre informel, mais nous pouvons déjà envisager une coopération plus forte. Il n’y a pas qu’à Paris qu’il y a des universités, heureusement.

Cela signifie-t-il que dans votre projet vous prévoyez de nouveaux doubles diplômes entre les campus en régions et les universités locales ?

C’est une question qui est posée. À Poitiers, Nancy et à Reims, nous dialoguons déjà beaucoup avec les universités et ce dialogue pourra déboucher un jour sur de nouveaux doubles diplômes.

En même temps que ce mouvement de développement des campus en région est prévue une forte expansion immobilière à Paris avec l’acquisition de l’hôtel de l’Artillerie, d’une surface d’environ 14 000 m². Comment avance cette entreprise et comment tout cet espace qui se crée sera-t-il employé ?

Ce projet immobilier est en bonne voie, nous y travaillons beaucoup. L’enjeu consiste à nous doter des moyens de disposer à Paris d’un vrai campus au sens plein du terme, c’est-à-dire d’un ensemble de bâtiments cohérent situé dans un périmètre très réduit. Or aujourd’hui le campus parisien est dispersé sur vingt-trois sites différents. Nous ne sommes pas propriétaires de la grande majorité de ceux-ci et nous devons les louer, ce qui nous coûte très cher. Le projet de l’artillerie c’est également gagner des espaces qui nous font défaut : aussi bien pour l’enseignement que pour des salles de travail pour les étudiants, les places de la bibliothèque, la vie étudiante d’une façon générale et même le logement étudiant. Nous prévoyons en effet quelques dizaines de logements qui seront attribués sur critères sociaux.

Quels étudiants pour ce campus à Paris donc ?

Il y aura toujours des étudiants de premier cycle à paris, au moins ceux de double diplôme. Tout n’est pas encore écrit. Nos écoles de deuxième et troisième cycles seront réparties sur les nouveaux bâtiments.

Nous assistons depuis la gestion de R.Descoings à une structuration des masters en écoles que vous prolonger. Pourquoi ce choix ?

J’ai souhaité aller au bout de ce mouvement avec l’école d’affaires publiques et l’école urbaine qui a ouvert cette année. Une école de l’entreprise – dont le nom n’est pas définitif – verra le jour l’année prochaine. Plusieurs raisons ont milité pour la création des écoles. Outre clarifier et rationaliser les parcours et les ambitions, c’est aussi l’occasion de repenser notre projet pédagogique et intellectuel. Créer une école, ce n’est pas juste rassembler des masters de champs voisins, mais s’interroger sur ce que nous enseignons et à quelle fin nous le faisons. C’est nous donner les moyens de réformer nos programmes.

Des critiques sont vives quant à la formation des hommes politiques aujourd’hui, formation dont le master en affaires publiques à Sciences Po est partie intégrante. En quoi cette refonte de la formation vient-elle y répondre ?

Nous ne pouvons pas nous satisfaire de l’idée que nous ferions bien notre travail parce que nous préparons bien aux concours administratifs. Nous vivons en effet dans un pays qui souffre d’une très forte crise de légitimité de l’élite politique. On reproche ainsi au personnel politique de ne pas comprendre la mondialisation, comment fonctionne une entreprise, de ne pas savoir mener à bien les processus de réforme, de ne pas posséder les techniques élémentaires de management. Nous devons nous poser une question nouvelle pour nous qui est : « comment devons-nous concevoir la formation de ces élèves pour que demain en situation de responsabilité, ceux-ci soient en mesure d’y faire face ? »

Quelles est votre réponse ?

La formation doit être moins centrée sur la France et plus ouverte sur la dimension internationale des problèmes. Il faut également renforcer l’aspect fondamental de la formation aux affaires publiques dans des disciplines parfois un peu négligées, ce qui a trait à la compréhension des mécanismes économiques par exemple. Il faut renforcer également la capacité à assumer des fonctions de responsabilité dans des organisations complexes. Cela doit alors être accompli en repensant les méthodes pédagogiques : nous devons être moins préoccupés par la transmission de savoirs livresques que par la mise en situation des élèves face à des cas concrets, par le biais des case studies par exemple. Cette technique qui soumet des élèves à des cas existants est déjà très répandue, en écoles de management notamment. Cela passe aussi par la généralisation des projets collectifs.

En ce qui concerne l’école doctorale, le projet d’un doctorat professionnel a été fortement décrié, notamment en février 2015 dans un tribune faite par des doctorants. Évoqué dans le rapport 2022 , ce doctorat professionnel est-il toujours à l’ordre du jour ?

Nous l’avons évoqué dans le rapport 2022 en tant que question parfois posée : la possibilité d’ouvrir le doctorat à un type de public différent. Mais cette question n’est pas à l’ordre du jour. Elle a suscité assez inutilement de l’émoi à un moment où elle n’était pas du tout dans nos priorités.

En quoi le fait que vous ayez vécu une période professionnelle hors du monde universitaire (vous avez été avocat et secrétaire général de Canal +) a-t-il pu changer votre mode de gestion, par rapport à un autre directeur d’université ?

Ce que je considère comme une grande chance c’est d’avoir, dans mon parcours professionnel, pu exercer beaucoup des métiers auxquels nous préparons nos étudiants. Je suis haut fonctionnaire de formation donc je connais un peu les métiers des affaires publiques. J’ai rejoint le secteur privé où j’ai pu exercer une fonction de conseil en tant qu’avocat et des fonctions plus opérationnelles en entreprise quand j’étais secrétaire général de Canal +. J’ai côtoyé de ce fait des membres professionnels et des types de fonctions très différents.

Le numéro d’octobre portera sur les mécaniques, en tant que processus notamment. Comment les mécaniques de Sciences Po s’articuleront-elles d’ici les années à venir, avec les réformes des statuts déjà engagées ?

Les nouveaux statuts seront publiés cet octobre, vous pourrez vous y plonger ! C’est l’occasion pour nous de moderniser une institution qui a réussi à se transformer de manière extraordinaire mais dont les textes fondateurs n’avaient pas évolué en même temps qu’elle. Nous allons faire en sorte que le cadre institutionnel suive désormais la mécanique de Sciences Po, c’est-à-dire qu’il soit désormais parfaitement adapté à qui nous sommes et qu’il nous permette aussi de continuer à évoluer.

Chloé de La Barre et Mario Ranieri Martinotti