Lorsque les Ottomans deviennent maîtres de l’Empire romain d’Orient en 1453, les territoires que l’on appelle aujourd’hui “Turquie” abritent des populations fort diverses.La proclamation de la République par Kemal en 1923 tente de refonder l’identité turque sur une construction nationaliste et un imaginaire ethniquement pur. Ce nationalisme turc bouleverse les références politiques et identitaires traditionnelle de l’Anatolie et ses répercussions se font encore sentir aujourd’hui… 

Carte Empire Ottoman - Turquie (1830 -1923) - Théotime Charbe - 2016

Un empire balkanique, multinational et confessionnel

La notion contemporaine de « Turquie » est une représentation occidentale : c’est le nom que les Francs donnent à l’Anatolie à partir des croisades, et dont l’usage se systématise après la prise de Constantinople en 1453 : en renommant les anciens territoires romains “Turquie”, les européens contestent la continuité entre le pouvoir des Césars et celui des Sultans. En effet, le coeur historique de l’émirat ottoman est dans la région de Brousse, en Anatolie occidentale, et son centre de gravité bascule plus encore vers l’Ouest lors de la conquête des Balkans au quatorzième siècle. Le noyau de l’empire se situe dès lors dans cette région que les Seljoukides puis les Ottomans, appellent « Roumélie », le pays des Roumis, c’est à dire “Romains” (comme les Grecs se nomment eux-mêmes).  Le coeur des territoires ottomans, c’est donc ce Dar-al-Rūm, “la terre de Rome” (Constantinople), c’est-à-dire les territoires d’Anatolie et des Balkans dont le centre est l’ancienne Byzance. Ses villes principales sont – outre Constantinople la capitale impériale – Skopje (Uskub), Thessalonique (Selanik), Andrinople (Erdine, ancienne capitale des Ottomans), Bitola (Monastir) et quelques villes d’Anatolie occidentales telles Smyrne (Izmir) ou Kutahya. Certes d’autres villes gardent une importance locale : Le Caire, Alep, Mossoul. Mais ce sont des cités capitales de provinces excentrée, rivales du pouvoir impériale et non base de celui-ci. Quand à la ville d’Ankara (Angora) c’est sous l’empire une ville de province peu peuplé qui n’évoque à la dynastie régnante que sa défaite contre l’Émir Timûr Leng en 1402.

Ces territoires d’une extraordinaire diversité ethnique : outres les populations grecques (Roumîs ou Rhomanoï, c’est à dires Romains, mais ce nom s’étend aussi à tout les chrétiens), slaves (Bulgares, Serbes) caucasiennes (Lazes, Géorgiens, Tcherkesses), arméniennes (Erevanais, Comageniens, Ciliciens) albanaises (Épirotes, Arvanites) latines (Italiens, Valaches) aryennes (Perses, Kurdes, Zazakis, Yézidis), turques (Oghouzes, Gagaouzes, Turcomans,  Tatars) et sémitiques (Arabes, Syriens, Assyriens, Juifs)… Ces populations sont organisées selon des critères confessionnels : le millet, ou communauté, rattache l’individu à un groupe religieux dominant (Islâm sunnite, religion de la dynastie ottomane) ou dominé ( Islâm chiite, Christianismes, Judaïsmes…). Cet État multi-ethnique et confessionnel repose largement sur l’héritage byzantin. Loin de marquer une rupture avec le pouvoir romain, les empereurs ottomans s’arrogent même le titre de « César de Rome » (Keyzer-i-Rûm en turc). Il n’y a pas de volonté de détruire l’ordre ancien, mais de le récupérer au bénéfice de la nouvelle dynastie impériale.

Après cinq siècles de règne de la dynastie ottomane, c’est le traumatisme des guerres balkaniques, au début du vingtième siècle, qui va entamer la transition d’une dynastie musulmane à la République de Turquie telle qu’elle existe encore. La Turquie, avant la période kémaliste, est avant tout une conception européenne plaquée sur des territoires sans peuplement homogène du point de vue ethnique : ils sont mixte au point de vue religieux, linguistique et culturel. Ce sont les défaites ottomanes durant les guerres balkaniques qui entraînent un afflux de réfugiés musulmans des Balkans vers l’Anatolie. Ceux-ci changent les équilibres démographiques de ce territoire tout en nourrissant une forte rancoeur contre les chrétiens, faisant petit à petit de l’Anatolie une province essentiellement turque et musulmane. Entre 1830 et 1912, l’Empire perd son rang de puissance européenne en même temps que ses territoires balkaniques. L’identité turque, qui commence à émerger, aura pour foyer l’Anatolie.

 

L’Ottoman devient le Turc

Au cour de la même période qui voit l’Empire ottoman perdre ses possessions européennes, l’Empire russe achève la conquête de l’Asie centrale et du Caucase : sa population musulmane dépasse alors la population de l’Empire ottoman. Au contact des russes, et en réaction à leur conquête, les intellectuels musulmans d’Asie centrale – notamment les bourgeois de Kazan, capitale des musulmans de Russie – prennent conscience d’une langue commune, transcendant les divisions tribales ou sociales. Ils inaugurent ainsi un le mouvement du jadidisme  (de usul ul-jadid, « nouvelle méthode ») équivalent tatar de la Nahda (« Renaissance ») arabe. C’est au sein de ce mouvement intellectuel qu’émerge l’idée d’une « Race turque » devant disposer d’un espace vital indépendant. L’Empire ottoman, dernier état « Turc » indépendant de Moscou doit servir de base à un vaste empire « touranien » (de Tūrân, nom que les perses donnent au nomades d’Asie centrale) reconquis sur les territoires russes. Ce « Touranisme », ou « panturquisme », devient influent dans l’Empire ottoman après les guerres balkaniques, puis lors de la Première Guerre mondiale. Il va notamment influencer le mouvement le mouvement « Jeune-Turc » qui renverse le sultan Abdul-Hamid II entre 1905 et 1908. Les Jeunes-Turcs se divisent en de nombreux courants, mais petit à petit, ce sont les nationalistes et les pan-turquistes (menés par Enver Pacha) qui prennent le contrôle de l’appareil d’État.  Suite aux défaites des guerres balkaniques et des revers lors de la Première Guerre mondiale, ces nouvelles élites dirigeantes cherchent à trouver qui un bouc émissaire sur lequel reporter la  responsabilité de leurs échec : ils cherchent à affermir l’identité turque et la légitimité de leur programme politique à travers la construction de la figure du traître, l’ennemi intérieur  qui affaibli l’Empire. Les Jeunes-Turcs désignent les Arméniens, les Assyriens et dans une certaine mesure les Grecs pontiques comme cette « cinquième colonne » au service de l’étranger.

Guidés par la haine religieuse et raciale ainsi que par la rancoeur des réfugiés musulmans des Balkans et ayant pour objectif la constitution la création d’un État turc homogène, les cercles dirigeants de Constantinople ordonnent et organise le massacre, la déportation ou l’expulsion des populations non-musulmanes d’Anatolie : Grecs, Arméniens et Assyriens. Lors de l’indépendance de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan en 1918, suite à la révolution russe de 1917, les Ottomans tentent de pousser jusqu’à Bakou, massacrant là aussi des Arméniens sur leur passage. En 1922, Mustafa Kemal abolit le Sultanat et achève de chasser les dernières populations chrétiennes formant ainsi une Anatolie entièrement turque, la Turquie contemporaine.

Néanmoins, Kemal n’est pas partisan du Touranisme intégral. A contrario d’Enver Pacha, il ne vise aucune union avec les populations turques d’Asie centrale, notamment pour ne pas entrer en conflit avec l’Union Soviétique. De plus, il est farouchement hostile à l’Islâm. Le goût pour la culture européenne de ce militaire éduqué à l’occidentale, ainsi que son réalisme géopolitique le poussent à redéfinir l’identité turque, à la couper de ses racines asiatiques, notamment via un révisionnisme historique et anthropologique : le Turc imaginé par Mustafa Kemal n’est pas un nomade originaire de Transoxianne, mais serait de « race » européenne descendant des Hittites, un ancien peuple indo-européen d’Anatolie, cousin des mythiques Troyens. Seule la conquête musulmane l’aurait rendu décadent. Mais la rupture avec l’Islâm n’est toutefois pas totale : un Turc non-musulman est suspecté d’être un ennemi de l’intérieur à la solde des ennemis de la Turquie : la Grèce, la Bulgarie ou les Arméniens. Si le Turc doit être de tradition musulmane, il doit cependant être un homme moderne, donc athée et non-pratiquant. Enfin la langue turque est réformée : désormais écrite en alphabet latin, elle est purgée de nombreux apports arabo-persans afin de retrouver son « authenticité ». Paradoxalement, le linguiste à la tête de la réforme de la langue turque est un arménien, Agop Dilacar Makarian. Malgré la révision radicale de l’identité turque afin d’en faire un ensemble cohérent et homogène, le pays reste marquée par une profonde division interne : au sortir de la guerre, certains historiens estiment que 50% de la population de la nouvelle République de Turquie est immigrée des Balkans ou du Caucase. Ils sont appelés Rouméliotes, et forment un groupe social considéré comme moderne, européen, laïque. Moustafa Kemal, né à Thessalonique en Thrace occidentale, en fait parti. Ceux-ci s’opposent aux Anatoliens, perçus comme des paysans arriérés car religieux.

Vers un retour de l’identité islamique ? vers une Turquie fragilisée… 

Mais l’identité nationale de la République de Turquie, et par corollaire sa place dans le système internationale (la devise de l’État reflette bien l’interconnexion des deux problèmes : paix dans le pays, paix dans le monde), sont remises en question lorsque les Républiques Socialistes Soviétiques turcophones se retrouvent soudainement indépendantes en 1991. Quelle position adopter vis à vis des Kazakhs, des Azéris ou des Ouzbeks ? Les États-Unis aimeraient que leur allié turc y développe son influence pour saper celle des Russes et opérer une tutelle stratégique de l’OTAN sur ce que le stratège Zbigiew Brezinski (ancien conseiller du président américain Carter) appelait « les Balkans eurasiens ». Mais cette nouvelle conception stratégique qui utilise les Turcs comme agents de la dévolution impériale russe (ironie ou revanche de l’Histoire…) se heurte à deux obstacles majeurs : les Russes n’ont pas disparus d’Asie centrale, au contraire les cadres locaux sont pétris de culture soviétique et la langue russe reste une langue officielle au Kazakhstan et au Kirghizistan. D’importantes populations russes vivent d’ailleurs hors des frontières de la Fédération de Russie dans la plupart des ex-républiques soviétiques, servant de prétexte à Moscou pour une politique d’ingérence parfois brutale (comme en Géorgie ou en Ukraine). Ensuite, il faut bien comprendre que ces pays ne veulent tout simplement pas d’un nouveau « grand frère » qu’ils devraient suivre, ils préfèrent chercher leur propre voie.

C’est pourquoi la Turquie ne s’implante pas en Asie centrale via une idéologie nationaliste de « communauté » culturelle ou raciale, mais via une intense diplomatie religieuse, levier plus discret pour étendre son influence. Le fer de lance de cette politique est la confrérie de Fetullah Gulen qui développe de nombreuses écoles. Le cas de l’Azerbaïdjan est un peu différent : les deux pays ont une tradition plus solide de coopération datant de la guerre de 1918-1920 où ils étaient coalisés contre l’Arménie. La Guerre du Haut-Karabakh où Ankara soutien Bakou et rompt ses relations avec Erevan maintien cette coopération symbolisé par le slogan « une nation, deux États ». Le panturquisme est beaucoup plus présent en Azerbaïdjan qu’en Asie centrale, tout simplement parce que la diplomatie religieuse y est un levier d’influence moins pertinent : Shi’ites selon l’interprétation de l’Imam Djaffar, les Azéries sont moins sensibles à l’influence religieuse de la Turquie sunnite mais se souviennent des guerres menés de front par les deux pays au nom de leur « identité raciale commune » (selon la terminologie des années 20).

L’AKP entend réconcilier le pays avec son passé islamique.

L’Islâm, marginalisé par Kemal dans le narratif national, servit malgré tout de facteur identitaire pour des groupes islamistes en opposition au pouvoir républicain : à partir de 2001, l’hégémonie politique des kémalistes s’effondre et un nouveau syncrétisme identitaire émerge : l’AKP, « Parti de la justice et du développement », qui entend réconcilier le pays avec son passé islamique en prônant un retour du religieux dans la société et par une politique d’influence dans l’Orient arabe où l’accent est mis sur la communauté de l’Islâm sunnite. À partir de 2010, lassée d’attendre son admission dans l’Union Européenne, Ankara se tourne radicalement vers ce Proche-Orient où elle espère que le chaos grandissant pourra lui permettre de se présenter en puissance tutélaire, comme à l’époque ottomane. La stratégie panislamique adoptée par Recep Tayyip Erdogan et son ministre des Affaires Étrangères Davutoglu,  permet de surmonter théoriquement la différence nationale avec les Kurdes (musulmans sunnites eux-aussi) mais qui se heurte aux puissances religieuses missionnaires et impérialistes bien établies que sont Ryad et Téhéran. De plus cette stratégie se heurte à la résilience de l’idéal kémaliste dans une large part de la société civile et dans les milieux laïques qui n’abandonnent pas le rêve d’une Turquie européenne ; et à l’international, la Turquie demeure au second plan des puissances régionales…

Aujourd’hui la distinction entre Rouméliotes et Anatoliens, européistes et islamistes, est plus marquée que jamais et la question kurde s’est internationalisée. Le « modèle » d’islamisme développementaliste de l’AKP, qui pensait inspirer les pays sortant des « printemps arabes » après 2012, n’est plus un modèle pour personne tandis que le soft power islamique turc n’a résisté ni au sectarisme sunnite/shi’ite, ni à la concurrence des autres puissances orientales, ni aux tensions internes entre le pouvoir et la confrérie Gulen. Ni totalement européenne, ni totalement ancrée en Orient, l’identité turque contemporaine est en perte de repères, fragilisant l’État fondé il y a presque un siècle, et présageant de nouvelles évolutions aux répercussions internationales imprévisibles.

Thomas Ciboulet