«Je sens pivoter les ténèbres comme une roue métallique autour de l’axe de la lumière. Je sens la résistance du temps tomber atone à travers la douceur de l’eau. Tandis que de ses yeux, l’éternité contemple mon inexplicable rêve.»

 

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Ces vers extraits du recueil : Le temps et l’eau (1948), qui attribue l’origine du monde à un voyageur sont l’héritage de Steinn Steinarr à la poésie nordique. Considéré comme l’un des plus grands poètes islandais du début du XXe siècle, son oeuvre est seulement composée de cinq ouvrages dont les deux principaux sont Rouge brûlait la flamme (1934) et Le temps et l’eau (1948).C’est à travers ce dernier, principalement composé de poèmes aux images saisissantes, irréelles, décousues, que l’auteur donne à voir sa profonde obsession du Néant, face à un monde où les Dieux sont absents.

Il exprime à travers son œuvre son attachement à la poésie scaldique, rendant hommage à l’art de son peuple, tout en le réinventant par son modernisme.

C’est en reprenant une des plus vieilles traditions islandaises et norvégiennes, que Steinn Steinarr se lance dans un périple sans fin : la poésie scaldique. Méconnu, l’art scaldique serait apparu vers le IXè siècle avec Bragi Boddason mais il remontrait à une tradition beaucoup plus ancienne. Le peu de textes et d’archives limite nos connaissances. Encore populaire de nos jours, la poésie scaldique du Moyen Âge reste cependant aussi mystérieuse que diversifiée. Ainsi, Snorri Sturluson, poète du XIIe siècle est l’auteur des Eddas, l’un des ouvrages scandinaves les plus importants, avec des poèmes composés de près de cent mètres différents. L’utilisation la plus courante est le drottkvaett, plus connu sous le nom de versification allitérative. Les grandes caractéristiques de la poésie scaldique sont les procédés métriques (allitérations, accentuations …), la rhétorique, les heiti et le kenning. Les heiti sont des dénominations et le rôle du kenning est de définir l’utilité des mots dans la composition du vers. Enfin, une grande attention à la structure du poème et à la subversion de l’ordre traditionnel des mots est de mise.

La poésie scaldique lie son esthétique à sa mythologie, et Régis Boyer dans son ouvrage La poésie scaldique (1992) la définit comme une «Beauté des images, extrême raffinement de la forme, incroyable virtuosité des techniques, élégance des thèmes, subtilité de l’inspiration (…) l’authentique poésie scaldique ne peut simplement pas se concevoir sans une parfaite connaissance de la mythologie ». En effet, des poèmes tels que «Völuspa», récit le plus célèbre des Eddas qui peut se traduire par « Voyante », annonce le Ragnarök ( Crépuscule des Dieux ) et la mort des Dieux.  Il y a aussi le «Havamal», second texte important du recueil, qui relate la vie de fermiers mais aussi des propriétés magiques des runes dont seul Odin, l’équivalent de Zeus chez les grecs, est capable d’utiliser.  Tout comme les vers homériques, elle est de tradition orale, désormais retranscrite sur papier. Ces deux poèmes ont la possibilité d’être chantés et le sont encore aujourd’hui : il est possible d’entendre le Völuspa en entier sur internet avec l’islandais Sveinbjörn Beinteinsson. S. Steinnar aura lui-même chanté ses poèmes dont une infime partie peut être entendue : Les eigin ljod.

La modernisation de ce genre poétique effectuée par Steinn Steinarr est un travail des plus complexes. Maîtrisant l’art de la disharmonie harmonieuse, il a su conserver l’héritage des anciens scandinaves, notamment en mettant l’accent sur l’oralité, tout en adaptant la tradition scaldique de la métrique à une poésie surréaliste, abstraite et composée de vers libres. S.Steinarr marque ainsi une grande différence avec les croyances des anciens poètes scaldiques relatives au Destin de l’Homme et des Dieux. En effet, Les Eddas se construisent sur le principe d’une transcendance religieuse où les Dieux comme les hommes acceptent leur destin. Le destin, supérieur aux Dieux, agit sans cesse de manière silencieuse. Ils sont eux-mêmes impuissants face à cette force mystérieuse qui les accompagne jusqu’au Ragnarök. Dans l’art scaldique, accepter son Destin, c’est donc accepter sa mort à la fois humaine et divine.

Dix siècles plus tard, Steinn Steinarr formule une réponse à Snorri Sturluson, qui est pour lui le plus grands des scaldes : la force au-delà du physique existe bel et bien mais n’est pas religieuse. Au-delà de la destinée et de la transcendance divine, il s’agit d’appréhender le rapport de l’Homme au Temps. Face à la finitude de l’Homme, il faut atteindre une  vie supérieure au monde des mortels par le biais d’une tranquillité et d’un apaisement corporel et spirituel. Sa poésie en nous faisant voyager à l’intérieur de sa propre conscience, nous délivre un témoignage intemporel : dépasser le temps en interrogeant les joies éphémères et futiles de l’être humain , tel est l’horizon de son art. En pourchassant l’expérience du temps, il tente de prouver l’existence de ce qu’il y a avant la naissance et de ce qu’il y aura après la mort.  Ainsi, pour lui, le Temps est une échelle où chaque marche mène au chaos, ou plus précisément au « Rien » qui sera un de ses leitmotiv principaux :  « Venus du Rien, reviendrions-nous au Rien? ». Nier l’existence du Temps pour mieux accepter le vide qui nous entoure. Le «Rien» est une mise en abîme de la réalité. Le « Rien » est une ataraxie de l’âme pour atteindre une conscience ancrée dans le présent.  

Les premières lignes de son poème, dans les Dédicaces, parlent d’elles-mêmes : « Et je n’ai existé que dans mon chant ».  Transcendé dans ses vers libres, il annonce une lecture plus métaphysique que scaldique : l’écriture, comme pratique, devient un pivot pour concevoir une ascèse spirituelle. Écrire, c’est inventer une attention nouvelle au monde et s’ouvrir à une expérience sans temps. Une quête sans fin, voilà ce qu’est la poésie de Steinn Steinarr. Son dernier poème « Le temps et l’eau » est un chef-d’œuvre qui marque la consécration de l’art poétique dans les pays nordiques.

Tourmenté par le fait même d’exister jusqu’à sa mort en 1958, il demeure encore aujourd’hui méconnu. Le Livre est malheureusement introuvable en librairie et n’est plus édité depuis 1984, seuls quelques fragments peuvent être trouvés sur le net.  Grâce à des images d’une densité poétique rare, le lecteur est conduit à travers un monde aux accents magiques, miroir renversé de notre propre réalité.