Nâzim Hikmet (1902-1963) reprend dans ses « Sourates de l’Apocalypse » le problème de la chute pour le renverser : la « fin du monde » annoncée par les textes religieux est associée à la vision marxiste de la « fin de l’histoire ». En mêlant l’avènement du socialisme  au thème chiite du retour du Mahdi, sensé réapparaître à la fin des temps pour établir justice et équité, le poète turc vient jouer sur l’esprit du temps. Il fait dialoguer avec humour et finesse des époques et des fois pour en tirer la meilleure image. Dialoguer. Voilà le mot fort de la poétique d’Hikmet, figure éminente de la littérature turque, marxiste  et grand habitué des prisons politiques. Dialoguer avec les camarades enfermés, avec la poésie, dialoguer avec le monde pour construire un avenir qui, au XXeme siècle, n’a plus d’espoir. C’est ce qu’il faut entreprendre. En faisant résonner sa voix au creux de l’italique.

Nazim_Hikmet_(cropped)

 

 

Tu m’as dit Ils chantent, les maçons

                                 mais construire, ce n’est pas une chanson. C’est une affaire un peu plus difficile

Je n’ai pas de réponse seulement le contact avec ta voix

à écorce d’exil mais cette douleur du bâtir

je veux en dévoiler la charpente

à coups de vers droits à s’en décrocher la colonne je veux rattraper ces débris de vers qui

trébuchent

au fond d’un filet pour poissons volants

Pendant qu’il est encore temps

Aujourd’hui les mots s’effondrent ils coulent un par un sur nos joues

tablettes de cire creusées par la captivité après Auschwitz, après Stalingrad, après les prisons d’Istanbul

pas d’apocalypse seulement ce jour où nous plierons le ciel comme on plie un rouleau sur

lequel on

écrit

Que nous destine ce futur à tête de bélier ? le déchaînement des âmes solitaires

et du spectre celui qui a cessé de hanter la grande machine depuis la mort de l’Histoire

Nous avions laissé Espoir aux portes du verger il est entré sans frapper

coup de vent qui fait claquer les fenêtres il s’est engouffré dans nos vestes qui ont perdu l’intimité du revolver

Il ne nous reste que des poèmes

pour charger les carabines à air

déprimé mais c’est bien assez pour les faire tomber t o u s avec leur sourire au coin des lèvres et leur          morale

à la carcasse encore fumante

J’aimerai te dire à toi qui est porté disparu que la terre t’aime comme si elle tenait son coeur                                                                                                                 entre ses serres qu’elle t’accueille dans sa matrice

et sa sève pour enfants prodigues

Mais je ne sais pas mentir

Ton squelette fait figure d’exemple dépecé par le régime

et ses petits rats de l’opéra

Car tu m’as dit On nous a volé

                         le droit d’engendrer. Mon pouvoir le plus formidable m’est interdit : donner une vie nouvelle

Tu es mort pour nous l’offrir

cette vie nouvelle remplie de luttes et de contradictions

 

cette vie nouvelle où l’on s’écrase la cervelle d’un coup de revolver et où celui qui s’en va n’est                          pas un poème qui s’achève

juste un murmure

prononcé du bout des lèvres

sur un cahier d’écolier

Tu as laissé le mot renoncer derrière les barreaux tu l’as enfoui sous ta peau sous la peau de ce corps

en location sous cette peau de cèdre déchirée par les coups car la poésie ne fait  pas que battre

la mesure

On a tenté de t’arracher à ton parti

ça n’a pas marché mais tu n’as pas été écrasé sous les idoles abattues tu refuses de tomber les deux bras repliés sur l’avenir la main aggriffant

le papier peint céleste

Et je chante Mon siècle ne me fait pas peur, Je ne suis pas un déserteur.

Mon siècle misérable,

scandaleux,

mon siècle courageux,

grand

                                                                                      et héroïque. Je n’ai jamais regretté d’être venu trop tôt au monde Je le crie sur les toits