Roman Cadre

Roman Cadre

Par définition, l’étudiant est toujours fauché. Et comme il « faut gagner plus pour travailler plus » (toujours à la pointe en matière de citations), j’ai décidé de trouver un travail cet été. Et c’est ainsi que j’ai fini par faire de la « gestion de flux » comme l’agence qui m’a engagée me l’a si élégamment signifié (traduire par « indiquer aux visiteurs où sont les toilettes ») dans un hangar surchauffé. Non, je suis injustement cynique, car si vous voulez tout savoir, être employée dans une exposition me plaît vraiment.

Le premier matin, tout t’est inconnu ; mais le soir, tu quittes les membres de ton équipe par de grandes accolades. Tu salues la femme de ménage qui, alors même qu’elle ne t’a pas accordé un regard quand elle t’a croisé en civil, te fait des sourires entendus et t’appelle « ma chérie » une fois l’uniforme enfilé. L’agent de sécurité t’amène le café quand tu es en poste et prend même la peine de te proposer du sucre. Parce que tu es désormais des leurs. Unis dans l’adversité, comme on dit.

Sans relâche, je traque les visiteurs coriaces qui laissent le flash quand ils prennent une photo, je guette sans pitié le premier faux pas des enfants braillards qui gesticulent en frôlant sans cesse les œuvres. Parce que forcément, passer autant de temps à leurs côtés (oui, je parle des œuvres !), ça crée des liens. Je ne peux m’empêcher d’éprouver un sentiment d’indicible fierté à chaque fois que je croise une affiche de mes expositions dans le métro, de mes petites protégées. Critiques et attaques envers elles me blessent et je prends ardemment leur défense. De là provient peut-être le cercle vicieux : comment le visiteur peut-il faire la différence entre l’exposition et ses employés, si eux-mêmes n’arrivent plus à s’en différencier ?

Contre vents et marées, seule face à eux, tu te fraies un chemin dans la jungle des badauds pressés et sous tension qui se retrouvent pris dans une quête insatiable. Se hisser au plus près du Graal. Photographier l’œuvre sous le bon angle, photographier, photographier, encore et encore pour ne rien oublier, pour prouver qu’on y était, cela fait si bien dans la conversation. Tu as besoin d’eux, bien sûr, mais au fond, tout au fond de toi, tu ne peux t’empêcher d’éprouver du dédain pour eux. Ce ne sont que des visages qui se détachent du flux de profanes quand tu t’adresses à eux pour y replonger immédiatement, submergés par d’autres visages, fruits d’une foule qui avance, ondule, se régénère. Ils forment « les gens », ceux que tu attends désespérément pour augmenter les statistiques. Ils ne sont qu’un outil, qu’une occasion d’abreuver l’échange d’anecdotes croustillantes avec tes collègues. Tu leur souris, tu leur dis « bonjour », « merci beaucoup », « au revoir ». Parfois, ils restent un peu plus longtemps en surface. Car leurs remarques, positives ou négatives, résonnent en toi et sont autant de péripéties à récolter dans ta journée. Elles sont des trophées qu’on se ressasse et qui font passer la journée plus vite, qu’on brandit et qu’on narre avec force détails et gestes pour provoquer les rires ou les cris faussement effarés de ses collègues, selon un rituel bien huilé. Et puis, tu collectionnes les « bon courage ». Son propriétaire les a depuis longtemps oubliés que tu les savoures encore ; tu les retournes, tu en fais des perles à rouler sous ta langue. Elles te rassurent, face à l’agressivité d’autres visiteurs – que dis-je, envahisseurs – persuadés que ton QI est à l’image du mouvement répétitif de la zapette qui sert à valider les tickets, que tu manies, il est vrai, à la perfection.

Ils te croient perroquet bruyant, mouche au bourdonnement obstiné, masse amorphe, coquille vide. Mais ils se trompent. Car au milieu des effluves de sueurs, des respirations rauques, des bruissements des conversations, toi, tu apprends. Tu apprends à voir. À faire attention à la mimique du David des temps modernes face à son Goliath, l’écran interactif (ou serait-ce le contraire ?) ; à observer les astuces des parents qui tentent tant bien que mal de dompter leur progéniture ; à reconstituer la généalogie des visiteurs venus en meute. Tu apprends aussi à t’ennuyer, à apprivoiser le temps et à te perdre dans tes pensées qui n’en finissent plus. Mais surtout, tu n’attends pas. Tu te découvres enfin.

Tu es « la dame qui regarde », « le monsieur qui fait les gros yeux », ultime recours des parents dont les enfants sont en voie de perdition. Tu es « elle ». « Elle », cette personne en noir qui passe et repasse, se faufilant entre les coudes. Elle ne vous fera pas interrompre votre conversation ; vous lui tendrez distraitement votre audioguide, parfois agrémenté d’un retour sur l’exposition, critique adressée tout naturellement puisqu’elle est de la maison, elle est la maison. Dans le meilleur des cas, vous lui adresserez une parole originale et amusante dans l’espoir de déclencher un sourire, un rire. Vous l’attendrez, ce rire, car c’est un acquiescement qu’elle se doit d’émettre, contrairement à vos proches, lassés et habitués de, vos plaisanteries qui n’agissent plus depuis longtemps. Elle l’émettra par politesse ce rire, bien sûr, mais ce n’est pas grave, car après, vous vous sentirez mieux : vous savez encore faire rire.
Mais elle, elle sait ; elle est le décor et l’envers du décor, le visiteur et l’employé. Elle est. Indépendamment du musée, au-delà du musée. Ne la sous-estimez pas.

Chloé de LA BARRE