Crit 2011 Sciences Po

Crit 2011 Sciences Po

C’est encore une histoire de peaux. Mais ici, la couleur n’importe pas. De pot aussi, ce hasard chanceux dont nous a tous parlé Frédéric Mion lors de la leçon inaugurale. Mais ça, c’est pour plus tard. Concentrons-nous d’abord sur les peaux. La première est celle du fringant lycéen, fraîchement admis, communément appelé « 0A » (élève qui n’est pas encore admis à Sciences Po ou qui vient juste de l’être, ndr). Une peau heureuse, couverte d’illusions, sans encore de déceptions. Dès les résultats d’admission, les 0A revêtent la peau de première année…

Dès les résultats d’admission, les 0A revêtent la peau de première année (élève de première année du Collège Universitaire de Sciences Po, ndr) avec fierté, sans la moindre hésitation. Une peau aussi précieuse que la cape d’Harry Potter ou que les milles visages du Dieu multiface. Mais comme toute peau qui ouvre le champ des possibles, elle peut devenir peau de chagrin. La greffe ne prend que si on l’accepte intégralement. Il n’y a pas de compromis avec elle. Pour que la peau adhère à celui qui la porte, il est nécessaire d’apprendre et de comprendre d’abord tous les codes qui régissent la vie à Sciences Po. L’intégration à l’école se fait par l’abandon de nos anciennes habitudes afin de réapprendre un langage conforme. Il est fréquent, par exemple, d’exclure un ami non sciencespiste en déblatérant sur les « eurafs » (élèves du programme Europe-Afrique, ndr), les « bicus » (élèves en double cursus à Sciences Po et à l’université, ndr) ou le « 13U » (un des locaux de Sciences Po situé au 13, rue de l’Université, ndr). Ce fait sociologique n’est pas uniquement propre à Sciences Po, puisqu’on remarque des processus d’intégration similaires dans les groupes sociaux où les rites d’une classe permettent l’exclusion d’une autre, ou bien dans les milieux avec une identité très forte comme les classes préparatoires. Mais ce qui est frappant, c’est de faire l’expérience de ce changement de peau. Pour que la fameuse greffe fonctionne, il faut d’abord feindre l’intégration car au début, personne ne saisit vraiment la peau. Elle se desquame parfois lorsque nous tentons de comprendre la méthode de travail, de dresser un tableau clair de la hiérarchie à Sciences Po et de savoir quelle association possède quelle influence. Lorsque je discute avec Léa, une peau toute neuve qui va rentrer à Sciences Po à la rentrée prochaine, je m’aperçois qu’elle parle des événements et des associations comme si elle les connaissait déjà. Ce n’est pas le cas, mais manier les termes lui permet d’entrer dans la première phase d’intégration.

Le risque, si nous ne jouons pas le jeu du déguisement, est que la peau se transforme en une carapace dont nous devenons dès lors incapables de nous défaire, et qui empêche l’évolution, tant scolaire que sociale, au sein de l’école. Cela est difficile, parce que l’intégration est souvent douloureuse. La face que nous montrons, celle d’un sciencespiste sûr de ce qu’il fait et de ce pour quoi il s’engage, ne signifie pas pour autant qu’il y ait une entière adéquation entre ce que nous espérions et ce que nous vivons vraiment. Comme Léa aujourd’hui, n’importe quel élève admis à Sciences Po foule le sol de la Péniche (le hall de Sciences Po dont le banc central ressemble à une Péniche, ndr) pour la première fois en étant rempli d’illusions, illusions probablement suscitées par l’entrée sur concours. Nous avons besoin d’idéalisation et de rêve pour ne pas nous décourager tout au long des différentes étapes du concours et garder la plus grande motivation possible. Je me suis souvenue, en parlant avec elle, à quel point, à la veille d’entrer à Sciences Po, nous nous sentions humbles et illégitimes dans nos critiques face au bastion que constitue l’école. Pire encore, nous ne lui trouvions aucun défaut. Là aussi la peau se métamorphose : après quelques mois, nous nous apercevons que la méthode d’enseignement est décevante. Le terme « Sciences Pipo » est galvaudé, parce qu’il constitue la critique principale que l’on accorde à l’école, mais il exprime bien le fait que nous sommes des amateurs, des touche-à-tout qui peuvent parler de sujets variés mais qui, une fois la chair dévoilée, ne révèlent aucune ossature. Un regret qui transpire à travers mon ancienne peau de littéraire est que la philosophie ne soit pas enseignée comme matière fondamentale en première année à Sciences Po. Cette pratique semble justifiée au sein de l’école, notamment par Taine, qui préféra la modération des idées concrètes à l’emportement que pouvaient susciter, lorsqu’elles étaient mal utilisées, les idées abstraites. Mais j’ai souvent le sentiment que cela fait défaut à notre réflexion.

Toujours est-il que cela met en évidence le tout premier choix de peau que nous avons réalisé. Il est impossible d’être un caméléon sans cesse et nous savions que nous allions renoncer à des enseignements comme à des méthodes de travail. L’école permet cependant l’entrée dans un microcosme unique en son genre. Elle reproduit en miniature des thèmes de notre société. Le CRIT (diminutif de Criterium qui est une compétition sportive se tenant généralement tous les ans et durant laquelle s’affrontent tous les IEP de France dans différents sports, ndr) a l’ampleur de Jeux olympiques, les syndicats qui se déchirent à la Péniche ont la même hargne que ces politiciens du journal de 20h et les associations se dotent parfois d’une organisation digne des grandes entreprises. De même que, selon l’idée de Taine, nous étudions la science politique et non la philosophie afin d’envisager le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il devrait être, la vie associative permet d’acquérir des connaissances pratiques d’organisation indispensables à la vie active. Avant d’entrer à Sciences Po, je n’avais pas compris l’importance de cette dernière. Pourtant, elle permet à notre mue naïve et unique de première année de tomber pour laisser place à une peau plus mûre, compatible avec la multitude d’épidermes des étudiants. Ce que nous abandonnons en entrant à Sciences Po ne sont finalement pas nos peaux de 0A mais plutôt toute la mystification dont nous entourions l’école, qui fonctionne car nous y apportons chacun nos particularismes.

« Il faut d’abord feindre l’intégration. »

Sciences Po nous est tous apparu comme un aboutissement, l’achèvement d’un travail difficile. Or, c’est tout le contraire. Il constitue une remise en question de notre manière de travailler, de nous orienter, de créer.
Parce que Sciences Po est un microcosme, il a besoin de s’enrichir de l’extérieur afin de, lui aussi, évoluer sans cesse. Il est donc essentiel de garder toujours vos bonnes vieilles peaux.

Lucie Truchetet