De nombreux stéréotypes circulent autour de la science. L’un des plus ancrés aujourd’hui, c’est que la science serait la quête de la vérité. Cependant, l’idée de vérité n’est pas scientifique. On parle plutôt dans ce domaine de modèles, dont il faudrait expliquer les critères.

Dervenn - dervennart@gmail.com

Dervenn – dervennart@gmail.com

LA notion de vérité est omniprésente lorsqu’on parle de connaissances, et semble nécessaire pour distinguer le domaine de la croyance de celui de la science. C’est en effet une idée très intuitive et rassurante : un énoncé portant sur des objets est vrai s’il est vérifié pour chacun de ces objets. Par exemple l’énoncé « le Soleil se lève tous les matins » est vrai. Cependant en épistémologie et dans la pratique des sciences modernes, la notion de vérité est radicalement rejetée. Ces dernières reposent sur deux axiomes : premièrement, la réalité existe en dehors de notre propre perception et deuxièmement, l’être humain possède une capacité de raisonner qui peut produire des raisonnements sur celle-ci. Ces axiomes sembleront évidents à certains, ou bien trop forts à d’autres, mais ils sont indispensables pour atteindre le but premier de la science : accumuler des connaissances sur la réalité. Le problème de la notion de vérité est qu’aucune série d’observations, si nombreuses soient-elles, ne permet, en général, d’accéder à tous les objets sur lesquels porte un énoncé. Aucune expérience ne permet d’être absolument certain que le Soleil se lèvera demain : notre perception est limitée dans l’espace et dans le temps. Plus fondamentalement, rien n’assure que la réalité soit compatible avec la notion de vérité, ou en contienne une, car c’est une construction humaine.

La science préfère utiliser des modèles.

Ainsi la science choisit d’exclure la notion de vérité et lui préfère l’utilisation de modèles, ou théories. On idéalise la réalité, on construit une vision mentale de l’univers extérieur. De fait, on change la nature des objets sur lesquels portent nos énoncés afin de pouvoir accéder à tous les objets qui nous intéressent, et donc pouvoir effectuer des jugements de véracité. Un modèle est un ensemble d’énoncés portant sur ces objets. Le rapport entre un modèle et la réalité est celui de l’adéquation (qui sera précisé plus tard), alors que celui entre la vérité et la réalité serait la nécessité. La science est uniquement l’étude des modèles, qui est par nature différente de la recherche de la vérité. Si la science est aussi éloignée de la vérité, pourquoi entendons-nous si souvent l’inverse ? Tout d’abord, la distinction entre les deux est peu enseignée dans le secondaire, les professeurs y donnent souvent l’impression que la science est un édifice monolithique, immuable et indiscutable, synonyme de vérité. Même durant les études supérieures, en dehors des cours d’épistémologie, cette idée est peu abordée ; mais elle devient intuitive à la plupart des élèves au contact pratique de la science. Ainsi les scientifiques utilisent le vocabulaire des faits et de la vérité par abus de langage, consciemment ou non, mais tout en faisant la différence. De plus, l’amalgame entre modèle et vérité est souvent utilisé à des fins de manipulation par les médias, les hommes politiques, les pseudo-sciences ou encore les religions.

Comment mesurer l’adéquation d’un modèle à la réalité ? 

Il semble à présent utile de préciser ce qu’on attend d’un modèle, et comment quantifier son adéquation avec la réalité. Tout d’abord, un modèle doit être mesurable : les qualités qu’il prête aux objets doivent être sensibles ; autrement dit, il doit parler de la réalité. Par exemple le modèle de la gravité de Newton, avancé pour expliquer la chute des corps et le mouvement des objets célestes, attribue à tout objet une grandeur mesurable, la masse ; tandis que la théorie des quatre éléments et de leurs lieux naturels d’Aristote, censée expliquer la même chose, ne donne que des critères basés sur l’intuition. On veut aussi qu’un modèle soit capable de produire des prédictions, sinon il est peu utile en pratique. À part certaines religions (celles dans lesquelles les voies du/des dieu(x) sont impénétrables), en général tous les modèles forment des prédictions. Il est aussi nécessaire que ces prédictions soient testables (et en particulier mesurables), c’est-à-dire que l’on doit pouvoir envisager une expérience pour mettre en évidence ces prédictions. Ainsi on dira qu’un modèle est en adéquation avec la réalité, si les mesures effectuées sur les objets de la réalité sont proches des valeurs prédites par le modèle. Il est indispensable que les mesures effectuées soient répétables et consistantes et que les expériences soient reproductibles. En effet, si ce n’est pas le cas, on peut trouver des excuses pour justifier des résultats contredisant les prédictions du modèle. C’est souvent ce qui arrive pour les personnes douées (médiums, sourciers…) ou les médecines alternatives (homéopathie, ostéopathie). De plus il est possible qu’une mesure soit proche de la prédiction par hasard, mais répéter les mesures permet d’éliminer l’aléatoire. Enfin, il est primordial qu’un modèle contienne des énoncés réfutables, c’est-à-dire qu’il est possible de contredire par l’expérience, au moins en théorie. Par exemple l’énoncé « tous les cygnes sont blancs » est réfutable, mais « il existe un cygne noir » ne l’est pas. Si un modèle ne contient aucun énoncé réfutable, alors il est impossible de montrer qu’il n’est pas en adéquation avec la réalité, et donc on peut être en train de généraliser un modèle en adéquation avec la réalité perceptible à la réalité tout entière de manière abusive (car il pourrait exister des objets réels en dehors de notre perception qui mettent en défaut le modèle). En revanche s’il en contient, on ne fait pas de suppositions sans fondement sur la réalité. Par exemple, la découverte d’une espèce capable de se reproduire sans aucune modification de son ADN invaliderait la théorie de l’évolution, et à l’opposé, les théories du complot sont rarement réfutables. Un modèle valide est donc un modèle réfutable, mais qui résiste à la réfutation.

Ensuite, il faut comparer la validité des modèles entre eux.

Étant donné que le concept de vérité n’est pas utilisé en sciences, on ne peut pas savoir à quel point un modèle en est proche, on ne peut pas dire si un modèle est bon dans l’absolu. Il convient donc d’utiliser des critères pour comparer les modèles entre eux. Le critère le plus évident est celui de la puissance explicative : si un modèle permet d’expliquer un plus grand nombre de phénomènes, que ses prédictions sont plus souvent observées et plus précises qu’un autre, alors il sera considéré comme meilleur. Ainsi la relativité générale est préférée à la théorie de Newton car elle explique une plus grande variété de phénomènes. Un modèle offrant de nombreuses possibilités de réfutation peut être testé intensivement, et s’il résiste à la réfutation, il sera considéré comme plus solide et choisi à la place d’un modèle contenant peu d’énoncés réfutables. Le rasoir d’Ockham est aussi souvent utilisé pour discriminer deux modèles : le but est que le modèle comporte le moins d’hypothèses a priori sur la réalité. Ainsi le modèle est aussi général que possible. De plus, rajouter des règles a tendance à compliquer les choses. Il suffit de comparer le temps d’apprentissage d’un langage informatique (quelques mois) à celui d’une langue (plusieurs années), qui contient bien plus d’exceptions, pour s’en rendre compte. Dans les observations d’OVNI, le rasoir d’Ockham préfère en général l’hypothèse dite « rationnelle » à l’hypothèse extraterrestre.

Il existe un autre critère, moins important et plus tacite, celui de l’esthétique ; on aura souvent tendance à choisir le modèle dont la formulation et les preuves sont les plus élégantes. À mon avis, cela est dû à l’impression que la réalité elle-même est élégante. Par exemple il est possible en théorie quantique des champs de représenter des équations décrivant le comportement de particules sous forme de dessins, appelés diagrammes de Feynman. Deux modèles expliquant le même type de phénomènes peuvent se côtoyer et être utilisés en fonction des circonstances, par exemple à petites vitesses et énergies on choisira le modèle de Newton, plus facile à utiliser, et dans les autres cas on utilisera la relativité. Les modèles utilisés aujourd’hui atteignent une telle précision dans leur adéquation avec la réalité qu’il est facile de les croire vrais dans l’absolu. Il ne faut cependant pas oublier qu’il s’agit de modèles, et que la notion de vérité n’est pas scientifique.

Hugo Delahaye