Comment les militants écologistes sont-ils devenus des professionnels de l’écologie ? Entre action locale et pensée globale, entre vocation enchanteresse et vocation professionnalisante, portrait d’une identité écologiste tiraillée.

Souvent conçue comme une « nébuleuse », l’identité écologiste, étudiée par Sylvie Ollitrault dans son livre Militer pour la planète, une sociologie des écologistes, présente le paradoxe d’être à la fois identifiée à des combats locaux et à des ONG transnationales comme Greenpeace. Ces deux échelles ont pourtant pris place différemment dans l’identité écologiste. Si l’échelle locale a toujours été un terrain de naissance pour les vocations, l’échelle mondiale a d’abord été un instrument de l’action locale avant de marquer de son sceau la conscience que les écologistes ont d’eux-mêmes. L’importance de la géographie dans la vocation des militants semble cependant jouer un rôle affaibli pour la nouvelle génération, qui ne conçoit plus le rapport à la terre comme un moyen de réenchanter sa profession mais comme un argument justifiant la construction de son parcours professionnel.

Historiquement, l’identité écologiste s’enracine dans le militantisme local. Jusque dans les années 90, les NIMBY (Not In My Backyard, litt. “Pas dans mon jardin”) correspondent à l’idéal-type des militants nés d’un mouvement réactif suite à la dégradation de leur environnement. Beaucoup fondent des associations sectorielles ou se dirigent vers des associations constituées. Leurs compétences professionnelles sont alors mobilisées au service de leur engagement associatif, ce qui leur permet de « réenchanter » leur profession en la mettant au diapason de leur vocation.  Les écologistes associent également leur militantisme à un mode de vie en congruence avec leur engagement, provoquant la formation d’une « contre-culture » écologiste. Cette contre-culture impose des normes de consommation qui créent des segments de marché alternatifs, et possède des lieux déterminés, comme les « foires bios ».

Cette conscience écologiste globale se trouve plutôt être le produit d’une construction identitaire.

Un deuxième type de lieu joue un rôle important dans l’identité écologiste : les lieux participant à une mémoire commune. Les lieux des grandes manifestations conservent une importance en se transformant en ressources identitaires lorsqu’ils sont intégrés symboliquement à l’histoire du mouvement. C’est le cas de Creys-Maleville, et ses manifestations anti-nucléaires. Ces lieux participent à la création d’un « Nous » formant le noyau de l’identité écologiste. L’échelle locale jouait donc dans l’identité des écologistes un triple rôle : terrain de naissance de la vocation, échelle de rassemblement des adeptes de la contre-culture écologiste et échelle des lieux marquant la mythologie des militants.

Aujourd’hui, les militants se définissent davantage à partir du combat mondial qui se mène pour l’écologie. Pour expliquer cette mutation, la seule aggravation des dégradations écologiques ne peut être invoquée. Cette conscience écologiste globale se trouve plutôt être le produit d’une construction identitaire découlant d’un choix utilitaire d’une action transnationale. Cette internationalisation plonge ses racines dans le contexte politique des Etats-Unis de la fin des années 60. Les universités étatsuniennes voient en effet un bouillonnement de contestation tant contre la société de consommation que la guerre du Vietnam. Les militants actifs à cette époque, comme David Bower, conçoivent leurs luttes à l’échelle internationale, et mêlent les registres pacifiste et écologiste. C’est un nouveau type d’action transnationale, spécifique aux écologistes et caractérisée par l’utilisation des échelons internationaux (méthode initiée par David Bower en organisant la première conférence internationale sur l’environnement à Stockholm), le lobbying et une médiatisation visant l’opinion publique internationale (via par exemple le bearing witness, forme d’action non-violente reposant sur le fait d’être témoin de l’injustice, initiée par Greenpeace et inspirée des Quakers) qui naît alors. Ce répertoire d’action transnational a participé à l’émergence d’une « conscience environnementale mondiale », particulièrement prégnante chez la nouvelle génération de militants écologistes. Mais il génère également des tensions nouvelles entre les deux échelles des activités écologistes. Alors que le siège perçoit souvent les groupes locaux comme des relais d’une campagne internationale et pense l’action de façon centralisée, le manque d’autonomie peut être un obstacle à une implantation locale réussie. L’articulation entre l’international et le local provoque également des interrogations sur le rôle des militants. Une spécialisation de plus en plus marquée s’opère entre les activistes internationaux et les militants locaux, les premiers étant surmédiatisés et représentant des figures mythiques pour les militants de base, qui réalisent eux-mêmes que leur rôle n’a plus aucune spécificité et ne requiert pas réellement de compétences particulières.

La vocation écologiste a longtemps « réenchanté » la profession des militants.

Ces tiraillements d’échelle ne constituent cependant pas le cœur du renversement qui s’est opéré dans la définition des écologistes. Rappelons que la vocation écologiste a longtemps « réenchanté » la profession des militants, qui mettaient leur expertise professionnelle au service de leur vocation personnelle. Leur métier pouvait être compris comme un signe de leur future sensibilité aux problèmes environnementaux (un professeur de science verrait dans sa spécialité un signe présageant sa sensibilité à la nature), mais il n’était pas partie intégrante de ce « Nous » délimitant l’identité des écologistes. Les échanges entre profession et vocation étaient fluides mais ils n’étaient pas assimilés. Tel n’est pas le cas pour la jeune génération des écologistes. Davantage sensibles aux risques de chômage et à la nécessité de s’insérer dans le marché du travail, ils se construisent un parcours professionnel en lien avec l’écologie. Experts comme leurs aînés, ils ont donc pour particularité de s’être forgés cette expertise grâce à des filières spécialisées en écologie et d’arriver au militantisme en fin de parcours universitaire. De plus, la dimension transnationale est nettement dominante dans leur conception de l’action en faveur de la protection de l’environnement, notamment en raison de leur forte mobilité (qu’elle soit étudiante ou professionnelle) et de leur usage d’Internet. C’est donc la professionnalisation, associée à l’auto-définition de « militants transnationaux », qui constitue le cœur de l’identité des jeunes écologistes.

Des NIMBY aux professionnels de l’écologie, la dimension transnationale articule les transformations de l’identité des écologistes. Jusqu’aux années 90, le réseau des écologistes était avant tout local. Avec l’introduction d’un répertoire d’action transnational, c’est d’abord la portée de l’action des écologistes qui a évolué, puis leur conscience d’eux-mêmes. Cet aspect transnational est aujourd’hui l’un des pôles attractifs de l’écologie, et fait partie intégrante des parcours professionnels des jeunes militants. L’identité écologiste est donc aujourd’hui davantage une identité professionnelle, marquée par des parcours universitaires convergeant vers l’acquisition d’une expertise qui se veut au service d’un combat global.