Pierre Bourdieu (1930-2002), professeur au Collège de France, interroge la théorie politico-économique libérale classique, couramment appelée « néo-libéralisme », dans son article « L’essence du néo-libéralisme » en 1998. Il montre qu’en réalité, telle Babel pour certains croyants, le néo-libéralisme n’est pas qu’une théorie économique, mais bien une utopie, que les politiques économiques mises en place depuis les années 1980 par les gouvernement occidentaux visent à faire advenir dans la réalité. Les organisations internationales telles que le FMI, l’OCDE et la Banque Mondiale en sont les gardes-fous.

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

DEPUIS les crises économiques et financières de 2008 et 2011, celles-ci entament une remise en question des politiques économiques appliquées jusque-ici. Cette remise en question est confirmée par le peuple lui-même (pour qui l’utopie est plutôt aujourd’hui une dystopie), à travers les événements inattendus de l’année 2016, marquée par la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche. Alors que l’année 2016 semble révéler les indicateurs les plus flagrants du changement profond et global qui semble s’opérer, comment est-il possible d’en analyser les causes et les conséquences ? 

Pierre Bourdieu définit le néolibéralisme comme « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur », dans le but de développer l’exploitation des hommes sans limites. Bien entendu, ce n’est pas la définition qu’en proposent les concepteurs. En réaction à la pensée keynésienne de l’entre-deux-guerre et à l’après-guerre qui mène au développement de l’État-Providence, plusieurs « intellectuels » anglo-saxons, dont les plus influents sont les économistes Friedrich Hayek (1899-1992), Milton Friedman (1912-2006) et l’écrivain russo-américaine Ayn Rand (1905-1982), théorisent à partir des années 1950 un nouveau système politico-économique fondé sur l’individualisme et leur définition de la liberté, dans un contexte de guerre froide et de lutte contre le communisme.

La doctrine néo-libéraliste 
et ses implications concrètes.

Selon leur doctrine, l’homme, transformé en agent économique, est mû uniquement par son intérêt personnel, cherchant partout et toujours à maximiser sa satisfaction en faisant des choix rationnels. Ainsi est né le fameux « égoïsme rationnel » d’Ayn Rand, condition au bonheur de l’homme, dont seul le « laisser-faire capitaliste » peut permettre la réalisation. De fait, leur théorie induit que chaque individu ne doit compter que sur lui-même (c’est la « responsabilité ») et par conséquent toute instance ou institution collective doit être démantelée pour permettre à l’individu de s’exprimer le plus « librement » possible : par libre, il faut comprendre que les seules contraintes que l’individu subit sont les siennes propres. L’État, quant à lui, n’a pour unique but que de permettre la réalisation de l’activité économique et des échanges dans les meilleures conditions possibles, c’est-à-dire en supprimant toute contrainte, toute norme. 

Les implications politiques, économiques et sociales concrètes de cette pensée se manifestent à partir des années 1970, et de manière décisive à partir des années 1980 avec les gouvernements de R. Reagan et M. Thatcher. Ce que les idéologues néo-libéraux appellent la « libéralisation » de l’économie est opéré. Les conséquences concrètes les plus spectaculaires sont l’augmentation de la pauvreté, de la précarité et l’explosion des inégalités dans les pays occidentaux. Pour la première fois depuis le début du XXe siècle, la croissance économique, certes saccadée mais réelle, n’entraîne pas l’enrichissement global de la population et la répartition des richesses, mais au contraire l’accumulation du capital par une minorité d’individus. En effet, alors que la hausse du PIB américain oscille entre 1 et 7% entre 1980 et 2007, la part du revenu national américain détenu par les 1% les plus riches passe de 12% en 1980 à 20% en 2013 (Thomas Piketty). 

La cause de la hausse des inégalités est certes imputable au libre-échangisme, puisque les entreprises délocalisent massivement leur production dans les pays en développement, entraînant un chômage de masse et la hausse de la pauvreté ; cependant, la concentration des richesses dans les mains d’une partie de la population de plus en plus restreinte est avant tout la conséquence de la « financiarisation » de l’économie.

La dérégulation instable du système financier
entraîne logiquement une succession de crises.

La théorie néo-libérale s’accompagne d’un mouvement de dérégulation des marchés financiers dès les années 1970, à la suite de l’arrêt de la convertibilité du dollar en or, qui assurait la stabilité de la monnaie, ce qui entraîne l’application des taux de changes flottants entre monnaies, telle que l’avait théorisée Milton Friedman. La logique financière est par conséquent inversée et la situation devient grotesque. Alors que le seul rôle légitime de l’existence des marchés financiers est d’assurer le financement de l’économie réelle selon les principes de la concurrence pure et parfaite, ces mêmes marchés ne la financent plus. Ce sont les entreprises non financières qui financent la bourse.

En effet, entre 1946 et 1959, pour un dollar investi dans une entreprise de l’économie réelle, les marchés financiers en récupéraient trente centimes. Durant la décennie 2000, pour un dollar investi dans l’économie réelle, la bourse récupère 1,79 dollars. Pire, en 2012, 89% des 500 entreprises américaines les plus importantes cotées en bourse ont consacré 9% de leurs bénéfices à l’investissement dans l’économie réelle, tandis que 91% du bénéfice est injecté sur les marchés financiers pour rémunérer les actionnaires. La temporalité de ce phénomène coïncidant parfaitement avec l’augmentation des inégalités observée dans les pays occidentaux, la dérégulation financière en est par conséquent l’une des causes principales. 

La dérégulation instable du système financier entraîne logiquement une succession de crises, dont la plus importante a lieu en 2008-2011, fragilise considérablement l‘économie mondiale et ralentit la croissance économique dans les pays industrialisés. Les difficultés économiques révèlent alors les profondes divisions héritées du système néo-libérale, poussant à la caricature les différences entre la population plutôt jeune, aisée, mondialisée et libérale des mégapoles, aux populations vieillissantes et déclassées des campagnes et anciennes zones industrielles.

La contestation nationaliste
ne remet nullement en cause
le système néo-libérale financier.

Ainsi, à travers le vote en faveur du « Brexit » et l’élection de Donald Trump à la présidence américaine en 2016, les peuples anglo-saxons, ceux-là mêmes qui ont théorisé et mis en place le système néo-libéral, le rejettent désormais, tandis qu’avec l’émergence de puissants partis nationaux, populistes et identitaires, les peuples du Vieux Continent semblent les rejoindre. Ainsi, la contestation de l’ordre néo-libérale s’organise et bascule en faveur de l’extrême-droite, tandis que la « gauche » sociale-libérale est totalement discréditée par sa contribution au système actuel.

Néanmoins, ce tournant en faveur du protectionnisme et de la ré-industrialisation des pays développés ne s’accompagne d’aucune réforme structurelle majeure susceptible de refondre le système capitaliste. Qui plus est, il reste inefficace pour apporter des réponses satisfaisantes aux enjeux contemporains. En effet, bien que Theresa May promette une sortie rapide de l’Union européenne pour ne plus participer aux politiques de solidarité, bien que Donald Trump promette « l’America First », la construction d’un mur, l’augmentation des tarifs douaniers, bien que Marine Le Pen promette la sortie de l’Union et de l’euro, lequel d’entre eux s’attaque à la « financiarisation » de l’économie opérée depuis les années 1980, en assurant le retour de la régulation financière ? Aucun. 

Cette contestation nationaliste-populiste ne remet nullement en cause le système néo-libérale financier. Les politiques de Donald Trump et de Theresa May entraîneront plutôt une adaptation spectaculaire du système néo-libéral, qui donnera naissance à une espèce d’hybride, absorbant le protectionnisme extérieur pour mieux sauver l’ultra-libéralisme intérieur, dont la logique ne change pas et les bases sont déjà jetées. Ainsi, Donald Trump dérégule un peu plus Wall Street, tandis que Theresa May promet de transformer le Royaume-Uni en véritable paradis fiscal aux portes de l’Europe, si celle-ci ne coopère pas. En outre, le programme économique de Marine Le Pen est tellement imprécis, volatile et contradictoire qu’il est possible de savoir quelle politique elle mènera en matière de régulation des marchés financiers. Si jamais elle réussit une sortie de l’Union européenne et de la zone euro, la dette française sera telle qu’elle sera obligée de se plier aux exigences des marchés financiers qui possèdent la dette française.  

La résolution des principaux problèmes financiers
n’a de pertinence qu’à l’échelle régionale ou mondiale.

Le repli sur l’État-Nation ne répond en rien aux enjeux contemporains et futurs, qui sont avant tout planétaires. En effet, la lutte contre la pollution et le changement climatique ne sont en aucun cas des affaires d’État mais relèvent bien d’une responsabilité mondiale et ne peuvent être résolus qu’à cette échelle. Les migrations importantes que les guerres et famines entraînent dans les pays en voie de développement sont en grande partie provoquées par une intervention occidentale directe ou indirecte, par la voie militaire ou économique, et ne pourront se résoudre qu’avec une meilleure coopération politique internationale. De plus, les nouvelles technologies et les progrès scientifiques rapprochent considérablement les peuples les uns des autres, entraînant de multiples échanges culturels. Enfin, la mondialisation des capitaux et des marchandises ayant entraîné une intégration accrue des économies mondiales et leur interdépendance énergétique et financière, la résolution des principaux problèmes financiers et économiques n’a de pertinence qu’à l’échelle régionale ou mondiale.

Par conséquent, l’évolution même de l’humanité induit une coopération internationale accrue, accompagnée d’un transfert de pouvoirs progressif vers des instances de coopérations internationales, et certainement pas le repli identitaire de chaque nation sur elle-même. Néanmoins, la condition essentielle à la réalisation d’un transfert de pouvoir vers les institutions de coopérations et de gouvernements internationaux est la fin de la financiarisation de l’économie et l’instauration d’une régulation financière efficace au service de l’économie réelle et non de la spéculation.

Valentin Lanusse-Cazale