Il faut aujourd’hui garder son regard sur la Russie comme autrefois Jacques Bainville gardait son regard sur l’Allemagne. Mais si nous devons partager, avec le vieux chroniqueur de L’Action française, l’inquiétude nécessaire envers certaines puissances qui troublent l’ordre des relations habituelles entre les États, il serait malvenu de nourrir à l’égard de la Russie les desseins de démembrement territorial qui étaient ceux de Bainville envers l’Allemagne. Cela pour la raison essentielle que, si nous nous mettons à la place des Russes, nous comprenons que c’est bien une crainte du démembrement, de la dévolution du bloc territorial constitué avec patience et constance sous les Tsars et les Soviets, qui motive la réaction agressive du Kremlin sur l’échiquier international. En un mot, face à Moscou, la vigilance ne doit pas justifier un emportement stratégique trop violent.

Photographie par Roman Cadre, série Babel

Photographie par Roman Cadre, série Babel

LA vigilance qui doit être celle des Européens contre cette partie d’eux-mêmes n’est en rien du domaine d’une hostilité atavique anhistorique, d’une opposition irréductible entre l’Occident atlantiste, catholique et protestant d’une part, et la Russie continentale et orthodoxe d’autre part. Cette méfiance n’est pas le corollaire d’une incompatibilité de nature, d’essence culturelle ou civilisationnelle, comme certaines lectures de Karl Wittfogel (Oriental Despotism, 1957) et Samuel Huntington (The Clash of Civilizations 1997) pourraient le laisser penser. Les civilisations semblent être des ensembles trop informels, trop hétérogènes, trop polyarchiques et évolutifs pour que l’on puisse avec certitude cerner chez elles des politiques extérieures cohérentes.

Un État ne fonde pas sa politique extérieure sur une prétendue communauté de civilisation, sauf en voulant densifier en affects une rhétorique appuyant un projet politique élaboré sur des considérations fondamentalement pragmatiques. C’est par pragmatisme en effet que les Européens doivent nourrir une vigilance constante vis-à-vis de Moscou. Cette vigilance est d’ailleurs tellement peu spécifique au cas russe qu’elle est similaire à celle que doit désormais ressentir la Russie envers Washington : elle est celle que les petites nations et les puissances moyennes doivent envers une vision révisionniste des relations internationales qui est celle des démagogues au pouvoir dans la Fédération de Russie et aux États-Unis d’Amérique.

Deux leaders face à face

Donald Trump et Vladimir Poutine sont en effet des démagogues. Nom pas au sens polémique mais au sens étymologique : guides ou meneurs du peuple, de la foule. Leur autorité semble fondée assez largement sur la construction d’une image charismatique pour reprendre la typologie de Max Weber.

Vladimir Poutine, produit de la bureaucratie soviétique, avait été choisi par les principaux oligarques (les sept banquiers du semibankirschina) de la nouvelle Russie pour succéder à Boris Eltsine, assurer la stabilité de l’État et la tranquillité du peuple nécessaires à la prospérité des nouvelles élites. Le président Poutine, ancien effacé, a dû se construire une personnalité charismatique pour assurer son autorité, sa longévité (inédite dans les systèmes démocratiques libéraux) et son indépendance par rapport à ceux qui l’avaient coopté. Si l’on a pu voir, comme l’a fait un peu trop systématiquement Wittfogel, une rémanence du « despotisme asiatique » dans le système soviétique et notamment durant la période stalinienne, la « démocratie souveraine », théorisée par les cercles proches du Kremlin (Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, 2015) pourrait avoir une filiation fonctionnelle plus directe avec le modèle bonapartiste et sa tradition d’autoritarisme plébiscitaire. C’est peut-être cette coloration bonapartiste de l’exercice du pouvoir par Vladimir Poutine qui fascine tellement les personnalités politiques populistes en France, du boulangisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon au pétainisme masqué de Marine Le Pen.

Le président américain Donald Trump est d’un bois quelque peu différent. C’est un produit de la démocratie de marché et de la société du spectacle, un homme d’affaire opportuniste, véhicule d’une rhétorique publicitaire, qui a achevé de transformer le débat public aux États-Unis en une télé-réalité permanente. On peut supposer que la popularité de Trump tient à ce que l’on pourrait appeler son charisme télévisuel, sa capacité à occuper l’espace médiatique par un ton péremptoire et provocateur qui désarçonne ses contradicteurs en imposant chez eux un mélange d’incrédulité et de stupeur. La rhétorique de Trump est accusatrice, elle associe la position victimaire du résident du 1600 Pennsylvania Avenue avec le malaise d’une large part de la société américaine. Peu importent dès lors les accointances avérées entre Trump, l’homme d’affaire, et certaines des plus importantes fortunes américaines. Trump, le personnage politique, s’est assuré une forte identification des masses à sa personne, masses à distinguer de la population totale des États-Unis, qui a majoritairement voté Clinton.

Cette centralité de la personne du Chef insuffle nécessairement un certain personnalisme et un non moins fort volontarisme dans l’action de l’exécutif. Seule une étude comparative détaillée des équilibres institutionnels, sociaux et culturels serait en mesure de délimiter avec une certaine précision l’étendue réelle de ce pouvoir, qui apparaît dans les médias comme une action hyper-personnalisée (on peut penser en France à l’hyperprésidence de Nicolas Sarkozy). Il reste que la politique étrangère est bien souvent le champ d’action où l’exécutif est le plus dégagé des contraintes propres à la structure de l’État auquel il commande.

On pourrait donc envisager que le personnalisme y laisse plus aisément sa marque que dans d’autres domaines de l’action politique : les  éléments de permanence de la politique étrangère pourraient en témoigner (Jean-Robert Jouanny, Que veut Poutine ?, 2016), même si l’on peut également les interpréter comme des constantes de la politique de l’État russe depuis Pierre le Grand (tsar de 1682 à 1725). Constante historique ou particularité personnelle, la nature exacte de la politique extérieure de Vladimir Poutine reste ouverte. Il n’est pas inopportun de signaler que le président Poutine a longtemps conservé dans son bureau un portrait du fameux Tsar réformateur, qui a transformé la Russie en puissance européenne. Le chef d’État russe semble bien conscient qu’il navigue entre ses initiatives personnelles et l’inertie historique la plus pesante. Sans chercher à trancher le débat, on pourrait avancer que le maître du Kremlin improvise sa partition sur un vieil instrument, selon des conventions harmoniques préétablies. Quant à Donald Trump, il lui reste encore à faire cet apprentissage et il devrait bien vite se confronter au fait qu’on ne manœuvre pas une nation vieille de 300 ans et forte de 320 millions d’habitants comme on gère une entreprise de 22 450 employés.

Il semble donc, au regard des rares éléments de comparaison dont nous disposons pour le moment, que les deux hommes partagent certains points communs dans leurs représentations et leur pratique du pouvoir présidentiel, ainsi que dans leurs conceptions des relations internationales (vues ici comme un agrégat d’États identitaires s’affrontant selon les impératifs de leurs intérêts particuliers, dans un jeu où les victoires objectives de certains sont nécessairement les défaites objectives des autres).

Néanmoins, leurs traits de personnalité peuvent apparaître, pour l’observateur extérieur, comme relativement contrastés. Il ne serait pas imprudent de penser que, malgré leurs déclarations d’entente cordiale, les deux hommes pourraient ne pas toujours s’accorder. En effet, le fait que leurs visions du monde se recoupent partiellement n’engage pas nécessairement l’instauration, entre les deux puissances, de relations plus apaisées à long terme.

Poutine, à en juger par son éducation soviétique à Saint-Pétersbourg, ses années de service en Allemagne de l’Est et ses longues années passées au pouvoir, apparaît comme un homme plus cultivé, plus réfléchi, plus maître de soi, plus fort de son expérience de l’arène internationale que son actuel homologue américain. L’incident du Koursk au début de son premier mandat présidentiel illustre la capacité de Vladimir Poutine à temporiser en situation de crise. Donald Trump paraît plus emporté, plus coloré, moins raisonné, mais pas nécessairement moins habile ou opportun. Sa vision semble aussi plus souple, moins structurée, plus susceptible de s’amender au cours des événements que celle du président russe qui est plus constante, plus cohérente, mais surtout plus radicale. En dernière analyse, nous avons face à face un buisnessman de reality-show et un silovik, un officier de la sûreté de l’État, un bison sanguin et un reptile froid.

Porter un jugement sur le président Trump qui ne se résume pas à la caricature établie est un exercice périlleux, et l’on craint ici de ne pas avoir évité cet écueil. Contrairement au leader russe, il nous reste encore à apprendre à connaître le nouveau président américain. Seul le temps nous permettra de juger si Donald Trump est aussi doté de la vírtu machiavélienne que Vladimir Poutine, qui a largement prouvé sa qualité de Prince à travers sa politique de prédation dans le Caucase et en Ukraine. Mais il semble bien que les deux chefs d’État et leurs gouvernements soient aussi dangereux les uns que les autres pour l’Europe, la démocratie libérale et les relations civilisées entre les puissances internationales.

Et les intérêts européens au milieu…

Pour autant, renoncer à l’ancrage atlantiste serait, pour les nations d’Europe occidentale et orientale, presque certainement une erreur ou, tout du moins, une prise de risque déraisonnable. Ce n’est pas parce qu’ils partagent des solidarités rhétoriques et une certaine vision de la mécanique mondiale fondée sur l’épreuve de force que les Vladimir Poutine et les Donald Trump s’équivalent dans la balance des intérêts européens. La démocratie américaine, aussi dysfonctionnelle qu’elle puisse se révéler, offre plus de garanties à l’Europe que la puissance russe.

Les contre-pouvoirs institutionnels de la société civile américaine, son intégration structurelle et quasi irréversible dans la mondialisation, neutralisent au moins en partie et peut-être mieux qu’ailleurs les dérives politiques du pouvoir exécutif. L’OTAN, si décrié en France et en Europe occidentale par les mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite, reste un pilier de la politique de défense et de la diplomatie des pays de la nouvelle Europe (Pays Baltes, Pologne…), et ce n’est pas un hasard si la poussée vers l’est de l’Union européenne se fit de concert avec l’expansion de l’Alliance atlantique dans l’espace post-soviétique.

Cette expansion n’était pas tant motivée par un impérialisme américain triomphant que par une réelle demande des nouveaux États héritiers des ex-démocraties populaires et soucieux de mettre le plus de distance entre eux, leur passé soviétique et leur voisin russe. Certes, les cercles intellectuels néoconservateurs de Washington, New-York, Londres et même Paris (les nouveaux philosophes) pouvaient y voir la poursuite du processus de fin de l’Histoire qui verrait le triomphe de l’État libéral et de la démocratie de marché. Mais leurs positions ne faisaient pas nécessairement l’unanimité dans les chaînes de décision du Pentagone et du département d’État, peu enthousiastes à l’idée d’étendre leur responsabilité stratégique à de nouveaux espaces où les intérêts américains n’étaient pas directement engagés.

La perspective russe est celle d’une hégémonie brutale et illégitime des États-Unis, dont la politique d’endiguement est vue comme un siège. Au regard de la politique étrangère américaine, cette position de Moscou semble logique, et ses poussées aux frontières peuvent dès lors être compréhensibles. Mais c’est oublier un peu vite les acteurs locaux. L’impérialisme n’est pas tout-puissant et la perspicacité, sinon la compétence, de ses principaux promoteurs est sujette à caution.

L’antiaméricanisme, l’anti-atlantisme et l’altermondialisme d’une large part de l’opinion des pays d’Europe occidentale, qui souffre de la captation quasi exclusive des richesses par une minorité de plus en plus insupportable, nourrit notre sympathie pour le projet impérialiste russe, brèche dans l’hégémonie américaine et héraut d’un monde multipolaire où les États (que l’on associe peut-être ici à tort aux peuples) recouvreraient une souveraineté pleine et entière. Or, sur cette question de la souveraineté, l’impérialisme russe est loin d’être exemplaire : il vise à la finlandisation d’États voisins de la Russie, dans le Caucase et dans l’intermarium est-européen. Dans l’esprit stratégique de l’élite russe, la souveraineté semble distincte du droit des peuples, et se retrouve finalement être une notion assez floue, s’adaptant aux divers besoins rhétoriques du Kremlin.

L’alignement sur l’OTAN et l’UE d’une large part des populations des Pays de l’Est s’explique de ce que ces nations ont souffert de la domination russe à l’époque tsariste et soviétique, et craignent sa proximité immédiate. L’économie planifiée d’autorité centrale, qui fut le principe central du capitalisme d’État dans le bloc communiste, a maintenu des milliers de gens dans la misère tout en facilitant le contrôle policier de l’État sur la société. La domination américaine permet à l’ancienne périphérie russe de se sentir protégée contre les initiatives de Moscou, tout en profitant d’un capitalisme de marché qui est encore perçu comme une économie d’opportunité. Il n’est pas étonnant que la sclérose du système et sa confiscation par une élite financière « rentière » coïncident avec un regorgement de la politique internationale russe, dont l’antilibéralisme ne peut que se féliciter de voir la démission économique de l’État affaiblir les nations d’Occident. Par corollaire, il met en danger l’unité de l’Europe et l’indépendance plénière des États voisins de la Fédération russe.

Ces dernières années, l’OTAN est devenue de plus en plus une organisation parallèle à l’Union européenne (le retour de la France dans le commandement intégré de donnant plus de poids au Vieux Continent dans les équilibres internes de l’organisation), au point d’ailleurs que les États-Unis aient l’impression de prendre à leur charge la sécurité de l’Europe, rivale économique, alors que l’Alliance atlantique avait d’abord été fondée pour assurer une protection à un bloc idéologique et économiquement solidaire.

À travers cette structure stratégique, la plus puissante au sein du système international, et tant que les puissances européennes n’auront pas la volonté de prendre en charge leur propre sécurité collective, le Vieux Continent bénéficie d’une certaine sécurité face à la Russie. Le voisinage immédiat et la contiguïté géographique de l’État russe avec l’Europe inclut de fait cette dernière dans la philosophie stratégique des occupants du Kremlin : la Russie ne peut avoir à ses frontières que des ennemis ou des vassaux. La distance qui sépare l’Europe des États-Unis, le fossé du grand large, « l’extériorité de l’Amérique par rapport au grand échiquier eurasiatique » (Zbigniew Brzezinski, 1997 ; Emmanuel Todd, 2004), ainsi que l’émergence d’un monde post-américain (Fareed Zakaria, 2008) protègent au moins en partie l’Europe d’une sujétion aux États-Unis trop directe, trop complète et trop irréversible.

…des intérêts d’ailleurs mal défendus.

Le refus du TAFTA par les peuples européens et le souverain mépris que professe le nouveau président américain envers Bruxelles, devraient continuer à creuser l’écart entre les deux rives de l’Atlantique, ce qui n’est évidemment pas pour déplaire au gouvernement russe. Sans renier son alliance stratégique avec les États-Unis, l’Union européenne doit comprendre que l’Amérique ne compte plus s’occuper que d’elle-même. La possibilité de se réapproprier l’OTAN, de réformer ses chaînes de commandement afin de mieux intégrer les puissances moyennes membres de l’alliance (Canada, Norvège, Pologne…), bref, de construire un OTAN post-américain est à l’image du monde après la dissolution du pacte de Varsovie. Les critiques qui ont fait de cette organisation le vecteur d’un impérialisme américain belligène et souhaitent son démantèlement manquent de finesse sur ce point.

La réticence nouvelle des États-Unis à intervenir pour des intérêts qu’elle ne perçoit plus comme les siens pourrait marquer une nouvelle étape dans l’histoire de l’Alliance atlantique. Elle décomposant ainsi le lien organique qu’elle entretient avec le complexe militaro-industriel, orientant ses stratégies vers la recherche d’un ennemi davantage que vers la défense territoriale, dupliquant par là même un syndrome bien connu de la politique étrangère américaine, et dénoncé par Dwight D. Eisenhower ou George F. Kennan. Ce syndrome subordonne les visions divergentes du Conseil national de Défense, du secrétariat d’État ou de la Maison Blanche à la nécessité de faire marcher l’industrie de guerre mise en place durant la Seconde Guerre mondiale et structurellement essentiel à l’industrie américaine, ou du moins qui se présente comme tel.

Les États-Unis ne font pas la guerre pour le pétrole, ils en ont. Ils font la guerre pour satisfaire la demande de leur complexe militaro-industriel dans la ressource qui lui est la plus nécessaire : un ennemi. Au XXIe siècle, l’ennemi est une ressource comme une autre. C’est ce qui explique l’attitude de l’OTAN face à la Russie post-soviétique, mais c’est aussi ce qui explique, au-delà des représentations géopolitiques, l’attitude de la Russie face à l’UE et l’OTAN : la Russie cherche aussi un ennemi pour satisfaire les besoins de ses industries de guerre. L’ennemi qu’elle s’est désigné est justement le plus désarmé du monde, la puissance faible par excellence : l’Union européenne. Celle-ci peut (et elle doit) encore utiliser l’OTAN, et à travers cette organisation utiliser la puissance américaine, pour donner du poids à ses propres politiques de défense. Si elle se résout enfin à les mettre en chantier.

Avec l’édifice diplomatique et militaire de la France, détentrice d’armements thermonucléaires modernes, seule puissance du continent à être capable de projeter ses troupes de manière autonome, membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies, dont les territoires et les espaces maritimes en font une puissance géostratégique planétaire, et avec les industries allemandes (l’Allemagne est la cinquième économie mondiale, les qualités de son ingénierie technologique permettent à ses produits manufacturés de trouver des débouchés sur toute la planète et la tenue exemplaire de ses finances publiques devrait lui permettre de soutenir la mise en chantier d’une politique de défense européenne), l’Europe, si elle parvient de s’assurer la solidarité et la coordination de ses vingt-huit États-membres (qui représentent réunis le premier PIB et le troisième géant démographique mondial), pourrait mener une véritable politique de puissance, stabiliser ses marges et faire respecter sa souveraineté. Mais surtout, elle pourrait se battre pour la préservation d’un ordre international fondé sur le droit et non sur l’épreuve de force. Au-delà de l’appel à la notion floue des « valeurs européennes », c’est bien la stabilité de l’ordre international et du concert des États soumis à des règles communes qui est la condition de la préservation des intérêts européens dans un monde de moins en moins européen.

Mais alors que plusieurs États refusent de ratifier les accords d’association avec l’Ukraine, qui auraient permis de rendre la politique orientale de Bruxelles crédible et de donner de la teneur à l’Europe en tant qu’acteur géopolitique de premier rang, alors qu’en France on se félicite encore, un demi-siècle après, du refus de la formation d’une armée européenne par l’Assemblée nationale française le 30 août 1952, l’idée d’une puissance européenne internationale est-elle seulement crédible ? L’Union européenne est-elle seulement capable d’avoir une politique étrangère ? En France, on a autrefois douté de la capacité de la République à mettre en place une politique extérieure digne de ce nom (Charles Maurras, Kiel et Tanger, 1905). Il ne semble pas illégitime de se poser à nouveau la question à l’échelle de la res publica Europæ. Ironiquement les conditions d’une vraie politique extérieure commune aux vingt-huit nations de l’Europe politique seraient, selon la formule rituelle américaine, « une union plus parfaite ». Mais avec la montée des populismes et les appétits de l’ours russe, les temps semblent plutôt à la discorde. Espérons donc que la République outre-atlantique ne se désintéresse pas trop de notre sort, et que son nouveau président n’achève pas la décomposition de la démocratie en Amérique, car entre elle et la loi de Moscou, il faut choisir le moindre des maux.

Élie Beressi