LA physique quantique a émergé il y a maintenant plus d’un siècle, et année après année, les expérimentations confirment ce qui avait été prédit. La physique quantique, qui a trait à l’infiniment petit, est d’une efficacité et d’une précision redoutables. Pourtant, l’affirmation de Niels Bohr demeure d’actualité : « Anyone who is not shocked by quantum theory has not understood it ». En effet, la théorie quantique continue de s’opposer aux repères conceptuels sur lesquels la science et la philosophie s’appuient. Il s’agit principalement du réalisme local et d’une logique binaire.

Dervenn - dervennart@gmail.com

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Le réalisme local désigne la supposition qu’il existe des objets, positionnés dans l’espace indépendamment de l’observation. Dans la logique binaire, quelque chose est soit dans un état, soit n’est pas dans cet état. Ainsi, une particule devrait être soit dans un endroit, soit dans un autre, mais pas les deux à la fois. Or, dans la théorie quantique, où l’équivalent de l’objet est la particule, celle-ci ne prend une position déterminée que lorsqu’on la mesure. Mais hors de l’observation, elle occupe plusieurs positions à la fois. L’expérimentation force en quelque sorte la particule à avoir une position. La particule n’est pas localisée. Tant qu’on ne l’a pas observée, elle peut occuper une position comme une autre, ce qui est contradictoire avec le principe de la logique binaire et avec le réalisme local. Ceci est hautement problématique, car la structure de notre pensée est fondée sur la logique binaire, et notre rapport basique au réel, sur le réalisme local. Comment expliquer cette disjonction entre ces deux modes de connaissance, c’est-à-dire entre une théorie scientifique qui prouve son efficacité et notre expérience intuitive du réel ?

L’attitude du « relativisme doux ».

Afin de ne pas avoir à sacrifier un mode de connaissance à un autre, et face à leur diversité, la posture scientifique et philosophique générale consiste à séparer les différents systèmes de compréhension du réel en affirmant qu’ils ont chacun leurs propres critères de validité et d’erreur. Cette attitude peut être ramenée à un « relativisme doux » : d’une façon générale, il s’agit de l’opinion selon laquelle chaque discours est un point de vue individuel et, en tant que tel, évaluable à l’aune de son propre critère et non d’un critère partagé, établi. Du point de vue qui nous intéresse ici, celui de la connaissance, ce relativisme doux devient lui aussi hautement problématique. Il signifie que chaque système de compréhension du réel est incommensurable à un autre. Par exemple, pour la chimie, l’amour est une question d’hormones ; mais pour la littérature, l’amour a une toute autre dimension. Pourtant, ces deux conceptions coexistent et sont jugées incomparables. À première vue, tout va bien : pourquoi ne pas admettre deux « points de vue » sur l’amour ? Mais en réalité, cela signifie, par exemple, que la matière dont parle le physicien n’est pas celle dont parle le philosophe. Dès lors, les différentes disciplines se coupent de tout dialogue et de toute confrontation. En bref, le relativisme doux met en lumière la diversité des modes de connaissance, et les verrouille sur eux-mêmes en affirmant leur incommensurabilité.

Bien que cette solution permette d’éluder le problème central de la disjonction entre la physique quantique et notre compréhension intuitive du réel, mais aussi tout problème lié à la contradiction entre des réponses générées par des paradigmes différents, il s’agit bien d’une esquive et non pas d’une explication. En effet, la posture épistémologique du relativisme doux consiste à montrer qu’il existe différents modes de connaissance. Mais ce constat n’est pas une explication, et pose la question : comment la diversité des modes de connaissance est-elle possible ? Or, cette question doit être résolue si nous souhaitons rétablir la possibilité d’un dialogue entre les sciences, mais également pour repenser la notion de savoir, que la diversité des modes de connaissances interroge.

Pour une réforme de la métaphysique. 

Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’interroger l’épistémologie elle-même. Pour ce faire, il faut se placer à un niveau fondamental en adoptant une posture métaphysique, ce qui reviendrait à interroger la possibilité des différents modes de connaissances à un niveau infra-épistémologique. Il semble alors nécessaire d’entreprendre un projet métaphysique répondant à la question : « Qu’est-ce que savoir ? » Mais ce projet n’est-il pas déjà entrepris ? Bien que de nombreuses tentatives métaphysiques aient eu lieu autour du modèle de la physique quantique, elles ne sont jamais que sectorielles, et dès lors ne peuvent remplir le projet d’une articulation fondamentale de tous nos modes de connaissance. Il faut donc bien envisager une nouvelle posture métaphysique, qui se placerait en amont des sciences et des épistémologies. Il importe également de dépasser la dimension d’incommensurabilité propre au relativisme doux, sans quoi la métaphysique ne pourra jamais porter un propos légitime sur le savoir dans son ensemble, puisque cette incommensurabilité implique un repli de chaque paradigme sur lui-même. Pour réévaluer notre idée de connaissance et comprendre les évolutions récentes de la science dans son ensemble, c’est-à-dire pour répondre à la question « qu’est-ce que savoir ? », il importe alors que la métaphysique entreprenne une véritable réforme.

Romane Le Roux
et Elsa  Sonntag