L’expression militante de « Révolution animale » témoigne d’un volontarisme contre-productif sur le plan pratique et absurde sur le plan théorique. Par son anthropocentrisme naïf, il sape les valeurs sur lesquelles pourrait reposer une véritable éthique de l’environnement.

RÉVOLUTION animale ! Le slogan ne manque pas d’éclat. Mais qu’en est-il de sa cohérence interne ou, tout simplement, de son champ d’application ? Une révolution est un « changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d’un État, qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place et prend le pouvoir. » Appliqué aux animaux, le concept serait cocasse. Qu’on se figure seulement une procession d’oies (les mêmes qui prévinrent courageusement le siège du Capitole) criaillant, tête haute, contre l’ordre public, suivies de près par les bêleurs d’alerte du Larzac, pour une fois plus mutins que moutons de Panurge. Qu’on s’imagine un instant ce peuple, tous ces laissés pour compte du règne animal, tout à coup réunis à la faveur d’un de ces grands bouleversements historiques en un immense aréopage bariolé reprenant ses droits ! Les pervenches fienteraient dans le képi des agents, les orques les feraient sauter dans des cerceaux de feu, les castors construiraient des barricades, sous le pavé l’autruche trouverait enfin la plage. Non, décidément, ce n’est pas ce que « Révolution animale » veut dire.

S’agit-il plus sobrement de « libération », reçue cette fois de la main même de l’homme ? Il incomberait ainsi à l’avant-garde animaliste de frayer aujourd’hui et par tous les moyens la voie devant aboutir à la totale émancipation animale, à la fin de toute exploitation dans l’avènement d’un nouveau règne. Qui ne se laisserait séduire, à première vue, par une si noble cause ? Qui ne s’est indigné (à juste titre !) du traitement proprement inhumain infligé à ces bêtes que l’on abat, à ces coches artificiellement engrossées sur des parterres de caillebotis et dont la progéniture, castrée puis égorgée, dépecée, débitée et enfin laminée sous des déluges d’antibiotiques et de cellophane, viendra bientôt nourrir les rayons des supermarchés ?

Certes, la mécanisation, l’intensification des élevages, la recherche en laboratoire, se sont développées au nom du progrès et du bien-être commun. « Est-ce un progrès d’anéantir la vie sur terre ? », demande Jane Goodal. Sûrement pas. Mais il n’est pas non plus certain qu’assommer le curieux avec de telles bordées rhétoriques et le reléguer au rang ignominieux de présumé spéciste constitue un progrès pour la cause animale. Une fois de plus, c’est offrir une solution expéditive et par trop provisoire à un problème de fond. On insiste beaucoup sur ce qu’il peut rester de réticences puériles et de mauvaise foi dans les rangs des chasseurs, fermiers, et autres « zootechniciens » capitalistes. On insiste moins sur les apories auxquelles nous condamnent la bonne foi et la mauvaise conscience de ceux qu’il faut bien appeler, en la circonstance, des « zootopistes ».

Libérer les animaux : un slogan absurde et immoral.

Je serai bref : la « libération animale » est une aberration historique, écologique, pratique, catégorielle et morale. Une aberration historique, car elle réduit un processus de domestication multi-millénaire à une gigantesque entreprise d’esclavage, à laquelle même certains animaux, notamment la fourmi à l’encontre du puceron, auraient participé. Une aberration écologique, car l’homme, à l’ère anthropocène, est non seulement responsable de la décimation, mais aussi de la préservation des espèces dont il contribue à réguler les populations. Une aberration pratique, car libérer l’agneau, c’est libérer le loup ; car les animaux sont principalement des métazoaires hétérotrophes (ce qui signifie qu’ils ont besoin, pour survivre, de nourriture organique), parfois même carnassiers. Par conséquent, conférer des droits subjectifs et individuels à l’un revient inexorablement à empiéter sur les droits de l’autre. Une aberration catégorielle, puisque la notion de discrimination, comme celle de hiérarchie ou d’égalité de droit, suppose une identité de nature, sinon d’espèce.

Ainsi, on ne saurait dire que le lion discrimine la gazelle ou attente à sa liberté, de même que la notion de droit subjectif repose entièrement sur l’existence d’une autorité neutre susceptible de les faire respecter et que celle-ci ne peut qu’être, en dernière analyse, qu’humaine. Enfin, une aberration morale, car c’est bien par la morale, entendue comme capacité de régler ses conduites sur des normes et des valeurs, que l’homme se distingue des autres bêtes. Et plaise aux bêtes que l’homme ne s’en remette pas aux seules normes environnementales que les animaux édictent, car ils n’en édictent pas ! Ce qui ne veut bien entendu pas dire que l’homme ne puisse ni ne doive se reconnaître certains devoirs vis-à-vis des animaux. Mais ces devoirs, en tant qu’originairement humains, ne peuvent faire l’objet que de raisons de la même espèce. Il ne dépendent en aucun cas d’une quelconque « valeur intrinsèque » de la vie animale. Quant à savoir lesquelles de ces raisons sont les bonnes et quels critères (conscience, sentience ou souffrance ?) permettraient de les départager, il est clair que nous ne pouvons trancher ici à vif le sujet.

Assumer le plus d’humanité possible.

Que faire en attendant ? Il faut tout d’abord reconnaître que nos concepts politiques ne sont peut-être pas les bons outils pour penser nos devoirs vis-à-vis des animaux. En s’obstinant à traiter la question animale avec des mots comme « libération », « droits subjectifs », voire « génocide animal » ou «exploitation », on risque fort de perdre de vue ce que ces termes ont pu signifier dans notre histoire, notamment dans le processus d’émancipation effective des populations. À cet égard, l’appel aussi ingénu qu’irresponsable à quelque révolution zootopique est moins une cause qu’un des symptômes de l’écroulement de tout horizon révolutionnaire, le signe d’une « perte de confiance dans les projets collectifs d’affranchissement. »

Ensuite, plutôt que de livrer le sort des animaux à la reconnaissance discrétionnaire de quelque « valeur intrinsèque » à la vie, et du même coup aux appétits d’un marché toujours prompt à s’aveugler quand ses intérêts sont en jeu, il faut assumer que c’est de l’homme et de l’homme seul que pourront provenir les valeurs susceptibles d’être jetées dans la balance de l’écologie contre l’économie. L’homme seul est en effet capable de conférer au foisonnement de la nature une valeur positive et de considérer toute atteinte à son développement comme une atteinte envers et contre lui-même.

Sans doute, il serait par trop naïf de croire que, ceci admis, le reste suivra naturellement. Mais l’admettre, c’est s’en donner les moyens ! « Tous nos malheurs proviennent de ce que les hommes ne savent pas ce qu’ils sont, et ne s’accordent pas sur ce qu’ils veulent être », disait Vercors, dans Les Animaux dénaturés. Nous croyons que c’est en vertu de cette « dé-nature » qu’il trouvera peut-être la force de préserver la nature qui lui fut une fois remise en partage. À lui et à personne d’autre. « Car insensible est la nature. Le soleil luit / Sur les méchants et les bons. »

Théotime Gauchy