Cette série d’articles traitant du « modèle chinois » s’achève. Trois articles ont été publiés, respectivement sur l’apport de la philosophie politique légiste, sur le débat chinois autour de l’identité, et enfin sur la place que se donne la République populaire dans la communauté internationale. Chacun d’eux s’attardait à restituer un aspect ou le contexte de débats contemporains au sein de la République populaire de Chine : de là l’usage de l’histoire pour mettre en perspective des événements et des discours, et les replacer dans d’éventuelles traditions. Interroger le modèle chinois était un objectif ambitieux, mais mal formulé. Par ailleurs, concilier précision et clarté n’est pas évident lorsqu’on aborde un pays et une civilisation largement méconnue, et le risque des assimilations abusives est constant. 

photographie par Elie Beressi©

Photographie par Elie Beressi©

Questions de modèles

LES précédents articles tentaient d’explorer différents aspects d’un hypothétique modèle chinois. Quelques précisions s’imposent. D’emblée, aurait dû être posée la question suivante : qu’est-ce qu’un « modèle » ? Un exemple reproductible, qu’on voudrait et pourrait reproduire. Ainsi, lorsque l’on parle de modèle chinois, encore faut-il réduire ce modèle à certains domaines spécifiques où la Chine se conçoit justement comme un exemple à suivre. La gouvernance d’internet, ou cybergouvernance, par exemple. Dès le début des années 2000, Pékin a été un virulent critique de la gouvernance mondiale d’internet, qu’il juge inféodée à Washington. Ainsi, après avoir longuement pointé du doigt l’ingérence américaine au sein de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) le gouvernement chinois a cessé d’y envoyer un représentant. Il a aussi réussi à transformer l’Internet Governance Forum, au départ une instance réunissant sous l’égide onusienne des acteurs étatiques mais aussi industriels et civils, en une assemblée principalement intergouvernementale. Désormais, la Chine construit son modèle, basé sur la notion de cyber-souveraineté (un état a le droit de réguler son internet comme il l’entend). Concrètement, Pékin cherche à promouvoir des institutions et normes concurrentes à celles existantes, et tente de rallier d’autres états, comme la Russie, à son alternative.

Sur le plan des sciences politiques, par contre, existe-t-il un modèle politique chinois ? Le régime actuel est un exemple de régime autoritaire, contrôlé par le parti communiste unique, qui dispose d’une emprise totale sur l’Etat. Pourtant, les institutions et le fonctionnement de l’Etat sont autant des produits du maoïsme que de l’héritage de plusieurs siècles de règne impérial, et n’est pas transposable à des sociétés extérieures au monde chinois. Pékin m’ambitionne pas d’imposer le communisme chez ses voisins, et plus généralement n’a aucun intérêt à vouloir le faire.

Sur le plan économique, le « socialisme de marché » n’est qu’un capitalisme sauvage dans lequel l’état intervient plus ou moins fortement, notamment dans les secteurs jugés stratégiques : industries de défenses, exploitation de ressources « rares » (pétrole, terres rares, uranium). Les vastes et plus ou moins rentables entreprises publiques ont un rôle parfois colossal : la banque d’industrie et du commerce (ICBC), la puissante China State Shipbuilding Corportation, sont des conglomérats représentant des centaines de milliers d’emplois. Et les choix économiques ayant permis le développement rapide de la Chine (spécialisation dans les industries manufacturières, tournée vers l’exportation, ouverture progressive aux capitaux étrangers et forts investissements étatiques) étaient prédéterminés par les atouts du pays : large main d’œuvre, réserves de ressources, et la nature politique du régime. Or, la République populaire n’est pas le seul état à avoir appliqué un tel modèle, le Vietnam, la Corée et le Japon ont adopté cette méthode. Seulement, depuis la présidence Xi, le gouvernement n’a pas eu de choix que d’entamer la transformation d’un modèle qu’il sait condamné sur le long termes : la croissance effrénée qu’a connu le pays appartient au passé, tandis que l’industrialisation massive a engendré des dégâts environnementaux et sociaux considérables. La transition est aussi périlleuse que nécessaire : le parti communiste tire sa légitimité de son efficacité, de sa capacité à fournir des emplois mais aussi à garantir une certaine qualité de vie, revendication portée en particulier par une « classe moyenne », aux contours certes flous, mais dont on peut estimer le nombre  à plusieurs centaines de millions. Pékin semble et a conscience d’être pris au piège de son modèle de développement, et c’est l’un de ses défis majeurs.

En ce qui concerne les relations internationales, enfin, Pékin entend sans aucun doute récupérer une place qu’elle juge sienne. Dans un premier temps, l’objectif est d’affirmer sa prédominance régionale, notamment sur les Etats-Unis. Puissance désormais mondiale, la Chine n’a pourtant pas de visée hégémonique : la priorité est toujours aux réformes internes et au développement du pays. Surtout, elle n’a pas d’intérêts et encore moins d’envie d’assumer seul le leadership mondial et d’assurer le rôle de « gendarme du monde » .

Rendre à l’histoire son rôle

Dans les articles publiés jusqu’alors, l’histoire a été un précieux outil d’analyse. En effet, lorsque l’on aborde la Chine, on ne peut faire l’économie d’une analyse historique, ne serait-ce que pour situer les débats dans leurs contextes. On ne peut ignorer l’influence profonde laissée par une histoire longue d’au moins 3000 ans. Il ne s’agit pas de vouloir absolument expliquer par l’histoire, mais d’en rappeler l’importance. Sven Steinmo cite trois raisons souvent négligées. Premièrement, on ne peut soustraire les événements politiques de leur contexte.

Deuxièmement, les acteurs apprennent de leurs expériences. Enfin, les attentes des acteurs vis-à-vis de leurs choix et actions sont façonnées par le passé.  L’étude de l’histoire impériale permet de comprendre que le régime chinois n’est pas un ovni politique mais est profondément ancré dans certaines culture et pratique politique. La Chine a toujours été gouvernée par une caste gouvernante (Fonctionnaires impériaux ou cadres du Parti communiste Chinois), dont l’efficacité dépendait autant de l’efficacité de la cour, assurant la stabilité du régime, que du degré de corruption des ministres ou officiels locaux et de sa capacité d’action locale, source de sa légitimité auprès du peuple. L’intervention de l’Etat dans l’économie n’est, encore une fois, pas nouvelle : souvent, l’exploitation de certaines ressources étaient des monopoles d’Etat. Sous la dynastie Song, par exemple, un certain nombre de manufactures étaient contrôlées par « l’Etat », tout comme, certains ateliers de céramiques. Par ailleurs, chaque dynastie eut des périodes plus ou moins « libérales », durant lesquelles sciences, arts et philosophies ont été plus ou moins encouragées ou réprimées. Autant de caractéristiques qui ont influencé la nature du régime de la République populaire de Chine contemporaine.

Par ailleurs, notons que les élites chinoises sont imprégnées de l’histoire nationale, et de manière générale l’enseignement de l’histoire, du moins du récit national écrit par le Parti communiste, est enseigné tout au long de la scolarité. Il est intéressant de constater que le régime lui-même réutilise la vision cyclique de l’histoire chinoise, formée depuis l’Antiquité par Sima Qian : inlassablement, chaque dynastie portée au pouvoir a toujours fini par s’effondrer, le pays s’enfonçant dans des périodes de troubles souvent violentes, jusqu’à ce qu’une nouvelle dynastie, ou un nouveau régime, ne réunifie le pays et tente de le gouverner. Et c’est le parti communiste qui a permis à la Chine de mettre fin au « siècle de l’humiliation », enclenché par la déroute lors de la première guerre de l’opium. C’est lui qui, à travers la figure de Xi Jinping, s’attèle à « rajeunir la nation » et à porter le « rêve chinois ».

Evidemment, il faut distinguer l’histoire du roman historique, et certaines similitudes ne devraient éclipser des évolutions profondes. Il est vital pour l’Occident de considérer la Chine autrement qu’à travers des caricatures d’un Etat répressif et à visées hégémoniques. La Chine est appelée à jouer un rôle majeur au 21e, et alors que l’Europe et plus largement l’Occident doute de son modèle, contesté aussi bien de l’intérieur qu’à l’international. Si l’Europe veut continuer à s’affirmer sur la scène internationale, il est temps de faire face à certaines réalités et de considérer la Chine sérieusement.

Communauté internationale ou arène mondiale ?

Trop longtemps, les dirigeants européens se sont laissés naïvement abuser  par le doux récit de la fin de l’histoire. Or, le siècle à venir se caractérise déjà par un retour des jeux de puissances et d’influences. On comprend finalement qu’il n’y a pas de communauté internationale, mais plutôt une arène dans laquelle les différents acteurs défendent ce qu’ils perçoivent être leurs intêrets, en fonction de leurs  moyens, quels qu’ils soient. En premier lieu, les luttes d’influences entre les puissances se sont avivées et étendues à d’autres théâtres : les progrès de l’ingénierie aérospatiale et le développement des industries spécialisées dans ce ont relancé la course à l’hégémonie extra-atmosphérique, tandis qu’Internet est depuis longtemps autant objet que lieu et outil de lutte.

Un multilatéralisme s’impose donc, lentement certes, mais caractérisé par l’émergence de nouveaux acteurs, transnationaux et non étatiques : économiques, pour certains, sociaux-politiques, pour d’autres (voire les « sociétés transnationales » décrites par Bertrand Badie). Cette multiplication des acteurs, de leurs formes et donc de leurs objectifs est d’autant plus inédite au regard du rôle prépondérant qu’a joué l’Europe dans l’histoire de la mondialisation en général et dans la construction du système international. Il faut rappeler que la modernité européenne a été imposée à l’ensemble des Etats, et que la mondialisation est avant tout une diffusion du modèle européen, de son modèle économique, politique, mais aussi culturel. Désormais, alors que les Etats occidentaux faiblissent,  la contestation de la mondialisation – ou du moins de son rôle d’exportation d’un modèle socio-politique occidentale – ne peut qu’aller crescendo. Et rappelons les ordres de grandeurs : l’Asie, pour ne mentionner qu’elle, compte pour 40% de la population mondiale ; Inde, Chine et Japon comptent parmi les économies les plus importantes.

Considérer la Chine sérieusement 

Concrètement, nous assistons à l’affirmation d’un Etat autoritaire, déterminé à défendre ses intérêts et sa vision, comme le font les autres Etats. Depuis le début de sa présidence, Xi Jinping a définitivement enterré la stratégie du « profil-bas » prônée par Deng Xiaoping, suivie par Jiang Zemin puis Hu Jintao, qui avait tenté dans les années 2000 la formulation et la promotion d’une peu convaincante « société harmonieuse », fondée sur un partage plus équilibré des richesses, et un modèle de croissance soutenable. Désormais la recherche d’une reconnaissance liée à son statut de grande puissance est claire et Pékin compte proposer sa vision des relations internationales, basée, entre autres, sur le respect de l’égale souveraineté des Etats, sur la tolérance sinon l’indifférence vis-à-vis des régimes politiques de chacun, et non l’universalité de certaines valeurs. Logiquement, Pékin maintient que la communauté internationale a intérêt à aider les Etats faibles à se développer plutôt que d’intervenir une fois la situation hors de contrôle. La Chine est ainsi devenue une ardente défenderesse de l’Organisation des Nations-Unies, et à travers une participation accrue aux missions de maintien de la paix, a acquis un poids non-négligeable au sein de l’institution, lui offrant par-là une influence croissante sur la prise de décision et le langage officiel. L’initiative Belt & Road (BRI – nouvelle appellation du projet One Belt One Road), s’inscrit aussi dans cet esprit. Derrière l’effet d’annonce se cache un vide abyssal, en ce qu’il n’y a pas une stratégie prédéfinie par Pékin, mais simplement une réelle volonté et des financements à la clé pour des programmes d’infrastructures dans le monde. Evidemment, Pékin tire avantage de cette initiative, aussi bien politique qu’économique évidents.

En effet, la Chine est mène une diplomatie pour le moins offensive sur les dossiers qui correspondent à ses objectifs nationaux. L’initiative « Belt & Road » répond aux besoins de débouchés pour ses entreprises. La lutte contre la pollution est un enjeu dont la Chine a, pour des raisons évidentes, particulièrement conscience. Dans le domaine cyber, Xi Jinping a insisté dès le début de son mandat sur les enjeux et les dangers de la digitalisation de l’activité humaine. Derrière les investissements et la douce fable du « win-win » la Chine restructure l’échiquier à sont aventage. Et à l’Occident de ne pas être naïf sur ses intentions. Pékin a de facto le contrôle sur la mer de Chine méridionale, l’Australie est actuellement secouée par une interrogation sur la nature et l’étendue de l’influence chinoise dans le pays, à travers des lobbyistes, des associations étudiantes plus ou moins liées au Parti communiste ; la République de Chine (Taiwan) a récemment perdu l’un de ses plus anciens alliés : le Panama ; enfin la Grèce a bloqué une déclaration de l’Union européenne sur la situation des droits de l’homme en Chine.

Les Etats européens ont le devoir de formuler une stratégie commune dans leurs relations avec la Chine. Un partenariat sain entre les deux puissances qui se respectent telles qu’elles sont. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur nos différents politiques mais de s’assurer que la relation soit réellement profitable aux deux parties. Cela implique en particulier pour l’Europe de renforcer ses mécanismes de protection face à l’influence chinoise, en contrôlant ses investissements par exemple, ou de demander une même ouverture des marchés en Chine. D’autre part, la coopération entre la France et la Chine doit se poursuivre, et se renforcer sur les dossiers communs. La lutte pour la protection de l’environnement, la réforme des institutions internationales, le nucléaire, l’espace, la lutte contre le terrorisme : Début juin, l’Etat islamique a revendiqué l’assassinat de deux citoyens Chinois au Pakistan. Au Mali, des troupes ou civils chinois ont aussi été victimes des affrontements dans le pays. A cause de ses investissements et sa participation aux opérations de l’ONU, le gouvernement de Beijing découvre que la Chine est aussi une cible : la République populaire commence à réaliser le coût de la puissance.

Pierre Sel