Le 1er septembre 2017 entrera dans l’histoire du continent africain. Après un scrutin présidentiel sous haute tension,  alors que des milliers de Kenyans s’étaient réfugiés dans leurs villages d’origine pour se mettre à l’abri d’éventuelles violences, alors que les observateurs internationaux pressaient Raila Odinga, le candidat de l’opposition, d’accepter sa défaite, la cour suprême kenyane annula les résultats de l’élection présidentielle. A l’encontre des recommandations de la communauté internationale et à l’encontre de toute prudence politique au niveau national, cette décision est un véritable tremblement de terre politique sur le continent africain. Pour en saisir l’importance, il faut remonter près de vingt ans en arrière.

Première économie d’Afrique de l’Est et état indépendant depuis 1963, le Kenya connaît depuis plus de vingt ans des périodes électorales tendues. Le 12 décembre 1963, le Kenya accède à l’indépendance sous la présidence de Jomo Kenyatta, de l’ethnie Kikuyu, et son vice-président Oginga Odinga, de l’ethnie Luo. Ces deux leaders, d’abord alliés politiques avant de devenir rivaux, sont considérés comme les pères de l’indépendance kenyane: ce sont aujourd’hui leurs fils respectifs, Uhuru Kenyatta (actuel président et membre de l’ethnie Kikuyu) et Raila Odinga (chef de l’opposition et membre de l’ethnie Luo) qui mènent les deux principales coalitions politiques du Kenya. En 1964, les premiers différends se font sentir entre Oginga Odinga, partisan d’une politique plus socialiste, et Jomo Kenyatta, qui redistribue les propriétés coloniales sans en faire bénéficier les populations les plus pauvres, notamment celles des autres ethnies: ce désaccord conduit Oginga Odinga à fonder son propre parti, mais  Jomo Kenyatta conserve le pouvoir et développe l’économie kenyane au moyen de politiques libérales. Les grandes propriétés coloniales sont ainsi redistribuées à des membres de l’élite politique, et peu de réformes agraires sont menées. En 1978, au décès de Jomo Kenyatta, c’est Daniel Arap Moi – un membre important du parti au pouvoir- qui succède au père de l’indépendance, conservant le pouvoir durant des années grâce à son autoritarisme et à la répression de toute opposition.  Les pays de l’Ouest ferment largement les yeux sur cette dictature, qui a le “mérite” d’appliquer des politiques capitalistes.

La fin de la guerre froide annonce la fin du soutien inconditionnel de l’Occident aux régimes dictatoriaux d’Afrique. En 1991, le président Moi, sous la pression d’activistes kenyans et de la communauté internationale, doit organiser les premières élections multipartites. Les violences qui précèdent le scrutin entraînent la mort de 1500 personnes. En 1997, 100 000 personnes sont déplacées dans les régions qui soutiennent l’opposition à Moi: le dictateur Kalenjin organise des violences ciblées contre les Kikuyus, qui soutiennent maintenant un nouveau candidat, ainsi que contre d’autres groupes qui “trahissent” son régime. Le schéma est reproduit lors des élection suivantes. La crise électorale la plus médiatisée de l’histoire du pays se déroule en 2007 ; elle fait plus de 1100 victimes, sans compter 630 000 déplacés, devant les caméras de la presse étrangère. Ces épisodes successifs expliquent la fébrilité des journalistes en 2013 puis en 2017, durant des campagnes présidentielles aux résultats contestés par l’opposition. Le 4 aout 2017, The Guardian titrait ainsi: « Amid fears of election violence, Kenyans seek a way past inter-ethnic conflict”: comme l’épisode trop prévisible d’un feuilleton politique sans issue.

2007, point de non-retour pour la société kenyane

Les élections de 2007 ont traumatisé le pays. Dans les bidonvilles de Nairobi, dans les « hotspots électoraux » comme la vallée du Rift, des bandes armées au service de plusieurs candidats ont persécuté et massacré, sur une base ethnique, l’électorat des candidats rivaux. Ces violences hautement organisées ont entraîné des déplacements massifs et une escalade de violence lorsque les populations locales ont commencé à riposter. Deux candidats en particulier, William Ruto et Uhuru Kenyatta, ont été identifiés par la suite comme les principaux instigateurs de crimes contre l’humanité. Uhuru Kenyatta, fils du premier président du pays (Kikuyu) et William Ruto (Kalenjin) sont rivaux, mais ils  se retrouvent  tous deux inculpés à la Cour Pénale Internationale. Les organisations de défense des droits de l’homme les accusent d’avoir financé des milices destinées à intimider, assassiner et expulser l’électorat de leurs rivaux  dans les bidonvilles de Nairobi.

Au plan politique, la situation se dénoue grâce à la création d’un gouvernement d’union nationale qui accorde une place de choix à chaque grand candidat. On se retrouve ainsi avec un exécutif “à quatre têtes”: un président (Mwai Kibaki), un vice-président (Uhuru Kenyatta), un premier ministre (Raila Odinga) et un vice-premier ministre (William Ruto) – situation absurde où satisfaire l’intérêt de chacun requiert de découper le pouvoir exécutif comme un gâteau d’anniversaire. Pourtant, cette solution permet de faire avancer une réforme profonde de la constitution kenyane : la constitution de 2007 rénove complètement le code électoral pour éviter la « tribalisation » des élections présidentielles (en obligeant les candidats à former des coalitions pour obtenir non seulement une majorité des votes mais également une couverture géographique minimum). Le pouvoir exécutif local est renforcé au détriment du pouvoir présidentiel, dans l’espoir d’atténuer les enjeux du scrutin présidentiel. Des commissions d’enquête sur les violences sont ouvertes, on réforme l’appareil judiciaire et la commission électorale indépendante. En d’autres termes, le mandat de 2007 n’est qu’un répit qui doit permettre de consolider les institutions kenyanes avant le grand enjeu : les élections de 2012.

Mais ces élections sont repoussées à 2013, au vu des critiques et controverses qui entachent la réputation de la commission électorale. Kenyatta et Ruto, toujours inculpés à la CPI, décident de faire front commun – peut être leur meilleure chance d’échapper aux poursuites, une fois installés à la tête de l’exécutif. Le Kenya retient son souffle, et une seule prière est sur toutes les lèvres : éviter la violence. Pour obtenir la paix, les élites urbaines sont prêtes à toutes les concessions. C’est ainsi qu’au lendemain de sa défaite, l’opposant historique à Kenyatta, Raila Odinga, choisit de contester l’élection par la voie légale plutôt que dans la rue. La cour examine la requête et la rejette, et Odinga doit reconnaître sa défaite. Quelques mois après l’élection, la Cour Pénale Internationale finit par abandonner les poursuites contre Uhuru Kenyatta: les témoins se rétractent, le dossier s’amincit. En obtenant le poste de président, Kenyatta a échappé à la justice internationale. La résignation des Kenyans face à cette décision est révélatrice. La classe moyenne kenyane est prête à tout accepter  pour conserver la paix civile.

2017, scrutin de la dernière chance pour l’opposition, malgré le pragmatisme de la communauté internationale

Espoirs déçus en 2007, espoirs doublement déçus en 2013 avec la défaite et le rejet par la cour du recours en justice de Raila Odinga. En 2017, Odinga est vieillissant et son leadership au sein de sa propre coalition commence à être contesté. Beaucoup d’observateurs estiment que c’est sa « dernière chance ». La coalition de Raila Odinga prépare les élections sur une plateforme quasi « messianique », et Odinga n’hésite pas à se comparer au prophète Moise menant son peuple hors de l’Egypte. Le message est clair ; il est temps pour la deuxième moitié du Kenya, pour les populations rurales qui auraient été “oubliées” par les réformes de l’indépendance, de se « libérer » du réseau Kenyatta, le réseau des élites et des populations qui ont le plus bénéficié de la redistribution des propriétés coloniales . Pour obtenir les résultats qu’il anticipe sans doute sincèrement, Odinga exige la mise en place d’un système de vote électronique de pointe qui sera confirmé par le décompte manuel des voix. Quelques jours avant les élections, un ingénieur très haut placé du système électronique de décompte est enlevé, sauvagement torturé puis assassiné. Comme on pouvait s’y attendre après un tel incident, le scrutin se déroule mal pour Raila Odinga : avant même réception des procès-verbaux obtenus lors du décompte manuel, la commission électorale entérine la victoire de Kenyatta avec 54 contre 44 pour cent des voix. Le système électronique exigé par l’opposition s’est retourné contre elle, en court-circuitant le décompte manuel.

La précipitation avec laquelle la communauté internationale a félicité Kenyatta place Odinga dans une position difficile : il ne peut reconnaître les résultats sans le décompte manuel, mais la communauté internationale le presse d’accepter sa défaite. Le Kenya est un poids géopolitique crucial dans sa région ; au vu de la situation catastrophique en Somalie et au Soudan du Sud, alors que l’Ethiopie bascule de plus en plus dans un régime dictatorial, les pays occidentaux veulent compter sur un Kenya fort et stable. Les observateurs de l’Union Européenne et des Nations Unies décident de ne pas signaler d’irrégularités dans le scrutin, les ambassadeurs s’empressent de féliciter Kenyatta, on assure en privé à Odinga qu’il n’aura pas d’appui international s’il s’entête dans la contestation des résultats. Pendant plusieurs jours, le Kenya vit suspendu aux lèvres d’Odinga. La cour ne lui a auparavant jamais donné raison ; quel espoir peut-il avoir d’obtenir une procédure juste, étant donné les conditions de corruption élevées qui caractérisent la vie politique du pays, dans un système juridique que le régime en place depuis cinq ans a eu tout loisir d’influencer? Mais en descendant directement dans la rue, Odinga se mettrait en porte-à-faux vis-à-vis des institutions démocratiques qu’il a aidé à installer en 2007. Il attirerait également le désaveu de la communauté internationale, tout en risquant de faire repartir les violences de 2007. Malgré les désillusions passées, c’est le recours légal qui est choisi. Soupir de soulagement : personne ne s’attend à un verdict révolutionnaire. Le recours est procédural, mais Odinga reconnaitra sa défaite. Dans les ambassades, on s’attend sans doute à ce qu’il abandonne l’idée de contester par la rue.

Le coup de tonnerre inexplicable

La décision du 1er septembre est donc vécue comme un coup de tonnerre. C’est un moment historique pour la démocratie kenyane, c’est une affirmation de l’indépendance judiciaire dans le pays, mais la décision ouvre également un nouveau chapitre de tensions politiques. Les partisans d’Odinga se rassemblent dans la rue pour célébrer cette décision. Rapidement dans la journée, Kenyatta accepte la décision rendue par la cour, même s’il est en désaccord avec elle – il y aura donc une nouvelle élection, organisée dans le 17 Octobre avec les ressources initialement destinées à organiser un éventuel deuxième tour à la première élection. Comment expliquer que Kenyatta, en position de force, soutenu par la communauté internationale, accepte de jouer son poste et sa victoire une deuxième fois ?

 D’abord, il faut noter que l’appui de la communauté internationale est avant tout guidé par des considérations d’ordre sécuritaires, plus que politiques. La question n’est pas de savoir quel candidat « profitera » le plus aux intérêts des grandes puissances, qui n’ont plus le luxe de choisir, au vu de la situation sécuritaire catastrophique dans la corne de l’Afrique. La Corne est aux portes du Yémen et de la Lybie. La Somalie est un bourbier aussi ingérable que le Soudan du Sud. L’Europe, Israël et les Etats-Unis ont donc besoin d’alliés stables et forts dans la région, à savoir l’Ethiopie et le Kenya. Pour garantir la sécurité, les occidentaux sont prêts à fermer les yeux sur les dérives dictatoriales du régime éthiopien, et préfèreront mettre en avant une solution peu démocratique mais verrouillée, plutôt que d’ouvrir la boîte de Pandore kenyane. Kenyatta sait que le soutien occidental (et l’abandon des poursuites de la CPI) est conditionné au maintien de la paix civile. Il est donc obligé de se plier à la décision de la cour, à la fois pour maintenir l’apparence démocratique, mais aussi pour ne pas être le déclencheur du blocage politique. D’autre part, au niveau national cette fois ci, la cour a eu la finesse de ne pas remettre en cause l’ordre de grandeur de la victoire de Kenyatta – elle a simplement relevé des irrégularités dans le processus de transmission des voix. In fine, la cour ne s’est pas engagée sur le résultat de l’élection, mais sur sa procédure. Ce n’est pas un désaveu de Kenyatta, qui s’attend à obtenir un score similaire, mais une concession à l’opposition ; la cour réclame des élections plus transparentes sans s’attendre à un renversement des résultats. Si un tel renversement avait lieu, il pourrait avoir des conséquences politiques dévastatrices. En effet, on imagine mal Kenyatta reconnaissant sa défaite après l’annulation de la première élection. Le 17 Octobre, on s’attend à une élection plus juste et une défaite moins amère pour l’opposition – mais on peut aussi craindre, aucun scénario n’étant à exclure, un renversement improbable des résultats et l’explosion du désaccord entre les deux coalitions.

Pourquoi le Kenya est-il paralysé depuis 1991 par la « violence ethnique » ?

Malgré l’histoire chargée du Kenya en terme de violence inter-communautaire, il faut distinguer la lecture médiatique de la crise et ses ressorts politiques. On parle régulièrement, depuis 2007, des problèmes ethniques de la politique kenyane, mais il est important de souligner les fondations matérielles et les inégalités sociales profondes qui alimentent ces crises..

Les tensions électorales au Kenya sont dépeintes comme des conflits entre « groupes ethniques » pour trois raisons. En premier lieu, parce que la structure des partis politiques ouvre la porte à cette interprétation. En 2007, 2013 et 2017, on a montré que les principaux candidats étaient issus de groupes linguistiques différents. Les coalitions dominantes se sont formées sur la base de ralliements identitaires : Uhuru Kenyatta étant le candidat « des Kikuyus », Odinga celui « des Luos », Ruto représentant « les Kalenjins », même si cette division est surtout valable dans les zones rurales. En définitive, on est  loin de l’écrasement du pays par une ethnie dominante – au contraire, le nouveau code électoral  établit qu’un candidat doit non seulement obtenir la majorité des votes, mais également un pourcentage minimum de circonscriptions à travers le pays, ce qui encourage les candidats à composer constamment avec de nouveaux alliés et à organiser des coalitions larges. Au Parlement comme dans l’appareil judiciaire, on ne peut pas parler de l’exclusion historique d’un groupe en particulier.

Deuxièmement, parce que l’appartenance ethnique est un argument revendiqué dans la communication des candidats, du moins en zone rurales. L’identité sub-nationale est un point de départ, une base sur laquelle nouer des liens avec les électeurs et obtenir leur confiance : j’appartiens à votre communauté, et je saurai la défendre. Les candidats n’hésitent pas non plus à jouer sur des préjugés anciens, des injustices passées et le ressentiment préexistant entre certaines communautés pour discréditer ou intimider les soutiens de leurs adversaires, attisant ainsi une certaine rancoeur historique. Ainsi, durant la campagne de 2012, l’état kenyan s’était vu obligé de réguler le discours des candidats, leur demandant d’arrêter d’employer des termes péjoratifs (souvent issu du vocabulaire animal) pour désigner l’ethnie de leurs adversaires.

Troisièmement, parce que le découpage des circonscriptions est souvent fait autour de communautés homogènes. Ceci favorise l’organisation de la campagne sur une plateforme identitaire, et n’encourage pas les candidats locaux à proposer des programmes qui recoupent les intérêts de plusieurs groupes.

Pourtant, les violences entre communautés ne sont ni spontanées ni systématiques. La géographie des violences montre que les conflits ont lieu sur des sites où l’autorité politique des élus influence fortement la répartition de la terre et des ressources : dans la vallée du Rift, sur les hauts plateaux, et sur la côte. La situation politique au Kenya est un cas classique d’instrumentalisation des identités à des fins politiques. Non seulement parce que les candidats s’appuient sur des plateformes identitaires, mais aussi parce que la structure des institutions politiques encourage (en zone rurale) la réalisation de l’action politique sur une base ethnique. La lecture « ethnique » de la situation politique au Kenya est donc une lecture superficielle, un raccourci souvent employé dans les médias pour décrire rapidement la configuration des forces en présence. Pour comprendre les fondements des violences électorales au plan national, il faut tenir compte du clientélisme des politiciens locaux, et de la structuration intentionnelle (par ces élites) du rapport politique par le prisme de l’appartenance ethnique.

1990-2017, la cristallisation au plan national du tribalisme politique des élites locales

Comme de nombreux pays d’Afrique sub-Saharienne qui souhaitaient après l’indépendance « corriger » la répartition coloniale des ressources, le Kenya reconnaît certains droits à la terre à partir d’une base « communautaire ». C’est aux communautés « d’origine » que la terre doit être redistribuée et c’est par l’intermédiaire de sa communauté que l’individu peut obtenir un titre foncier. Ce système, mis en place pour protéger les populations locales en reconnaissant leur légitimité de « premiers occupants », a de fait encouragé les individus à s’affilier à un village, à une communauté  et à des « autorités communautaires » (conseil des anciens, chefs traditionnels) pour pouvoir bénéficier de la redistribution. Sur les terres communautaires, l’appartenance au groupe prime sur le droit individuel à la terre. Ainsi que l’explique Catherine Boone, chercheure spécialisée sur la distribution des terres agricoles en Afrique : « Ce type de régime de propriété crée l’identité ethnique. Les règles liées à la propriété crée une motivation à (1) avoir une identité ethnique (2) épouser en particulier les identités ethniques liées à des droits sur la terre dans les zones communautaires. »

On peut prendre pour exemple la zone qui entoure le Mont Elgon, à la frontière ougandaise. Le terme « Sabaot » désigne une communauté de la région, appartenant au groupe linguistique des Kalenjins. Le terme « Sabaot » n’est pas répertorié avant les années 50 : dans le discours politique, on considère toutes les populations parlant le Kalenjin comme un groupe unifié. Le mot « Sabaot » apparaît avec la tentative, de la part de certains Kalenjins d’Elgon, d’obtenir des terres et une zone de peuplement propre : “nous sommes des Sabaots, et l’État doit reconnaître nos droits sur la terre que nous occupons, et sur laquelle les autres Kalenjin n’ont pas de droits”. Dans les années 60, l’État kenyan crée une unité administrative dédiée aux Sabaots, les distinguant ainsi de leurs voisins Bukusus, de langue Luhya. A partir de cette époque démarrent des violences entre les deux communautés, aboutissant à des déplacements de populations et une relative « homogénéisation » du territoire Sabaot. Mais la création d’un territoire propre à l’ethnie Sabaot n’a pas résolu la question de la distribution des terres : on assiste depuis à l’émergence de sous-groupes, de « micro-ethnies » pour qui faire reconnaître le statut de communauté indépendante permet d’obtenir des territoires propres. Ainsi, les Sabaot se sous-divisent aujourd’hui en groupes Bok, Kony, Ndorobo… réclamant chacun des terres ou justifiant ainsi l’expulsion de la communauté « minoritaire». Cette modulation des identités en fonction des intérêts fonciers montre bien la fluidité du concept d’ethnie, et l’influence les politiques clientélistes peuvent avoir sur les revendications identitaires des électeurs ruraux. Aux communautés principales d’une circonscription, des politiciens rivaux peuvent garantir des droits à la terre en échange de leurs voix – le scrutin cristallise alors des enjeux fonciers et prend la forme d’une lutte d’influence entre deux communautés.

Que sera le 17 Octobre ?

Le 17 Octobre sera un scrutin tendu. Depuis la colonisation et la répartition inégale des terres entre des populations déplacées par le régime colonial, les injustices foncières se sont accumulées et renforcées au Kenya. Les élites locales de l’après-indépendance sont largement responsables de l’instrumentalisation des tensions « ethniques » au Kenya, dans la mesure où la participation politique des individus a été découragée au profit de la reconnaissance des droits des « communautés », sur la base d’identités que ces communautés ont été encouragées à revendiquer. Depuis plus de vingt ans, les injustices locales entre des communautés qui coexistaient historiquement sont transposées au plan national par des candidats présidentiels qui n’hésitent pas à armer des milices pour provoquer le déplacement des populations hostiles, pour intimider leurs adversaires, ou pour se rendre « indispensables » aux yeux d’une communauté internationale qui ne veut pas d’un Kenya instable. Depuis 2007, trois hommes sont au cœur du nœud gordien politique kenyan : William Ruto et Uhuru Kenyatta, anciennement poursuivis par la Cour Pénale Internationale, ne peuvent se permettre de perdre leur immunité et d’encourir le risque de nouvelles poursuites. Raila Odinga, de son côté, est un leader vieillissant, adulé par des électeurs imbibés par la rhétorique messianique de sa coalition. Pour nombre de ses partisans, « leur tour » d’accès au pouvoir politique est enfin arrivé, et l’après-Odinga se dessine comme une ère incertaine. Pour l’opposition, c’est l’élection de la dernière chance.

Lyse Mauvais