I was elected to represent the citizens of Pittsburgh, not Paris”. Donald Trump ne s’y trompe pas, lorsqu’il rejette l’accord de Paris : les américains qu’il protège en premier lieu sont ceux de Pennsylvanie, avec eux ceux de l’Ohio, du Michigan, du Wisconsin. Autant d’Etats dans lesquels il a triomphé 7 mois plus tôt ; plus encore, des swing states dont le rôle fut déterminant dans son accession au pouvoir, où la victoire fut serrée et sa campagne énergique. Ces États pauvres, dépeuplés, ont pourtant fait basculer l’élection et démenti le succès tout calibré d’Hillary Clinton. Aux sinistres conditions économiques a répondu l’assourdissant impact politique d’une nouvelle force électorale.

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L’histoire de ces Etats est celle de la région des Grands Lacs, celle de la Rust Belt, fruit talé de l’histoire économique américaine s’étendant de l’Illinois jusqu’à New-York. Reliée à l’Est par de grands réseaux de transport dès le début du XIXe siècle, cette zone du Nord et sa richesse en matières premières deviennent le grenier industrialisé des Etats-Unis, par opposition avec la Corn Belt céréalière et les Grandes Plaines du Centre. De grandes villes manufacturières se constituent, comme Chicago, Buffalo, Detroit ou encore Pittsburgh et Milwaukee. Les limites géographiques de cette zone sont poreuses, et ce qui est encore la Steel Belt, du nom de l’acier très largement produit, se définit bien plus par ses productions et son immigration florissantes. Des industries lourdes y prospèrent (aciéries, mines) autant que des productions industrielles.

La rouille n’apparaît qu’à l’après-guerre, dans une seconde moitié du XXe siècle marquée par le déclin des industries lourdes et des produits manufacturés aux Etats-Unis. La part de la manufacture dans l’économie américaine chute, passant de 28% en 1953 à 15% en 1998, et 12% en 2009. En cause, principalement, la délocalisation des emplois peu qualifiés : la mondialisation frappe l’industrie du Nord des Etats-Unis.

Il est donc possible de dresser le constat d’une région frappée par les effets nocifs de la mondialisation, victime d’une destruction créatrice qui réallouerait les emplois disparus à d’autres secteurs. Mais ce serait passer à côté d’une partie de la réalité, reflétée par la statistique suivante : alors que le Michigan a perdu 83000 emplois dans l’automobile dans les années 2000, près de 91000 se sont créés dans la Sun Belt. Les emplois ne sont donc pas tous partis très loin : ils ont seulement changé d’Etats, passant du Nord au Sud.

La rouille n’apparaît qu’à l’après-guerre

Une observation macroéconomique permet de dresser le portrait d’une zone économique dépassée au sein de son propre pays par l’attitude des groupes industriels la gérant : les soupçons de collusion n’en sont plus vraiment, les marchés industriels sont oligopolistiques et gérés par des ententes. Des syndicats locaux puissants défendent des salaires élevés, réduisant les possibilités d’investissement comparativement à d’autres régions moins contrôlées. En conséquence, les firmes de la Rust Belt ont un niveau de croissance de la productivité beaucoup plus faible qu’ailleurs aux Etats-Unis, depuis les années 70.

Mise sous pression par la concurrence internationale et la restructuration rapide de l’économie américaine, la Rust Belt a réagi de façon inadaptée, causant son propre sinistre. Il faut ouvrir ce déclin à une analyse politique : central y est le rôle de la conception américaine de la communauté. Steven High, dans une étude de la région des Grands Lacs, a comparé les sorts respectifs des industries de la Rust Belt américaine et des industries identiquement touchées au Canada. Il montre que les syndicats canadiens ont tout fait pour nationaliser la crise en cours, à partir des années 70, en appelant à la conscience nationale : la délocalisation sonna comme une atteinte à la souveraineté canadienne, et mobilisa l’opinion publique, déclenchant des mesures législatives protectionnistes et sociales, à destination des travailleurs touchés par le chômage.

Les syndicats de la Rust Belt ont exalté l’identité communautaire

A l’inverse, les syndicats et militants de la Rust Belt ont exalté l’identité communautaire. Ils ont échoué à motiver une action nationale, et à identifier leur condition d’ouvriers à celle de tous les autres ouvriers du pays. Pensant trouver des solutions dans le repli communautaire, ils se sont heurtés à l’indifférence du reste du pays. Paradoxalement, la « ceinture de rouille » ne se sera fondamentalement constituée en tant que région homogène politiquement qu’à travers un échec politique et un désastre social. Au centre de cet échec, une certaine vision de la communauté et de l’indépendance, profondément ancrée dans les consciences. Les mythes construisent les actions politiques, et le Midwest n’a su se construire que celui d’un no man’s land impossible à sauver.

On a ainsi laissé couler le Nord-Est des Etats-Unis, quand d’autres régions ont connu une prospérité nouvelle ou renouvelée, parfois basée sur ce déclin au Nord. Et comme un logique retour des choses, les oubliés de la Rust Belt se sont, dans leur délaissement, arc-boutés politiquement, pour amorcer une nouvelle chute. Celle de Clinton, de Washington et d’une certaine idée de la politique américaine.