C’est l’histoire d’un homme qui ferma la porte de sa chambre à coucher pour ne pas avoir à se poser de question. Mais intéressons-nous plutôt à l’homme du palier d’en face, qui ouvrait sa porte à tout un tas de personnes, malgré les regards noirs de la concierge. Anciennement puceau, élevé à l’eau bénite, il avait d’abord cru que se masturber rendait sourd, que faire l’amour à une femme qui avait ses menstrues ne donnerait rien qu’un enfant lépreux. Cet homme dont nous conserverons l’anonymat ici, avait une peur folle du corporel, une répugnance pour toutes formes de liquides, du sperme au lait de coco. On comprendra alors que durant les vingt premières années de sa vie, il versa plutôt dans l’ascétisme, dans le cul serré, et dans l’anti-transpirant. Mais à contenir ses fluides corporels, notre homme s’en trouva perturbé. Pris de pulsions contradictoires et concomitantes, le divin profita de ce moment pour lui parler : « Mon petit gars, si tu veux garder une once d’équilibre psychique, va falloir que tu t’intéresses un peu au sexe. »

Après la révélation, notre prophète s’autorisa des petits plaisirs interdits. Son entrée dans le domaine sexuel se fit par une première phase scopique, avec regard par le trou de la serrure, dans les décolletés et sous les jupes des filles. Le divin revint le visiter: « Tu agis comme un puceau attardé, ressaisis-toi, tu vaux mieux que ça. » Et le verbe se fit chair : notre homme devint Dom Juan et sa chambre, une garçonnière. Pour commencer, il ne fit pas dans l’originalité : il confirma à la lettre par sa première relation sexuelle un tas de topoï sociologiques. Il se tapa la fille de la voisine (au prénom si commun de Marie), qui était catholique jusqu’au bout de la croix qui lui pendait entre les seins. Amoureux de la vierge comme seul un fidèle peut l’être (bien qu’on repassera pour la vierge), il ne comprit pas, après des nuits dignes du Cantique des cantiques, la parole mauvaise qu’elle lui livra un matin : je ne t’aime pas. Marie ne voulait plus entendre parler du puceau réformé. Elle ne pouvait plus supporter ces petits piaillements incessants après l’éjaculation : « Marie, pleine de grâces, tu es bénie entre toutes les femmes », etc. Il lui faisait la prière dans le coin de l’oreille et, se pensant poète et pieux, blasphémait. Un comble. Dégoûté par cette diablesse, définitivement éloignée des femmes répondant au même dieu, il se trouva un goût pour la décadence et l’oisiveté, chose inédite dans son comportement. Il devint le genre d’homme qui avait de l’attrait pour les interdits parentaux, sources assurées de frisson et de nouveauté. Comme disait son poète préféré : Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. Notre homme se fit un devoir de ne vivre que des histoires de cul et d’amour exotiques, magnifiquement atypiques. Et ces expériences étaient une fierté individuelle, voire nationale : pas de discrimination pour raison de conviction et de religion avec lui, seulement l’égalité des citoyennes dans son lit. Puis il enchaîna avec une Scheherazade qui fut accueillie par notre sultan dans une ambiance de citronnelle, de corne de gazelle et de plume de paon. Il rêvait d’une princesse orientale tortillant du ventre et sentant le myrte. Mais notre reine de Sabbat ne mit pas longtemps à lourder notre homme. Quand celui-ci insista plus que la normale sur la raison de leur séparation, l’ex répondit : Écoute, ce n’est pas vraiment toi, c’est moi (typique). Mais tu dois savoir quelque chose. Ce n’est pas parce que tu couches avec une femme juive que le buisson ardent va apparaître pendant ton orgasme, ou qu’une esquimaude va te faire des choses incroyables avec son nez. Je ne vais pas te réciter de la poésie soufie au réveil non plus. Tu comprends ce que je veux te dire ? Non vraiment, notre homme ne comprenait pas, il ne faisait vraiment aucun effort. Par exemple, je suis persuadée que tu es sortie avec moi parce que je rentrais dans la catégorie beurette, mot le plus tapé en France sur les sites pornos. Tu le crois ça ? Vous êtes quand même tous une bande de beaux salops, bien colons dans vos petits désirs et fachos dans l’espace public.

Notre descendant de colon est séché. Toute sa politique sexuelle d’ouverture à l’autre n’était qu’un leurre ; car ce que veut lui dire Scheherazade (qui porte en vérité un tout autre prénom que l’héroïne des Mille et une Nuit), c’est tout le paradoxe de son comportement. Orientalisant à souhait, notre homme était ouvert à la découverte de toutes les croyances, à tel point qu’il étouffait la Chinoise avec de l’encens. Mais il avait par ailleurs un peu honte d’amener Yuhan au restaurant, qui ne savait pas manger autrement que la tête dans l’assiette. On ne voulait quand même pas gêner le passant ordinaire dans ses habitudes et lui abîmer les yeux avec un voile ou un poil. Scheherazade lui criait ceci à notre homme : hypocrite ! Ça résonnait dans la tête du baiseur laïc et il ne savait pas franchement quoi dire. Alors qu’il pleurait à chaudes larmes dans l’escalier menant à sa garçonnière du 7e étage, il pensa qu’il s’était fait quitter parce que c’était un con hypocrite, et parce que… Notre homme n’eut pas le temps d’achever sa seule pensée constructive depuis longtemps. Il se cogna violemment à son voisin de palier qui descendait les escaliers quatre à quatre et qui lui tomba inopinément dessus. Ils dégringolèrent, mêlant leurs jambes, leurs bras, pour finir dans une position tout à fait singulière et lubrique. Allongé sur l’autre, blancs des yeux dans blancs des yeux, transpirant à grosses gouttes, notre homme acheva sa pensée laissée en suspens : il voulait faire l’amour avec le voisin du palier, celui qui n’ouvrait jamais sa porte. Il commença par une vierge, il finit par une verge.

Marie Durrieu

middle-pattern-kistochka-4