L’identité telle que précisée par une discrimination, c’est-à-dire la reconnaissance de l’individu par une superposition de caractéristiques qui ne lui sont pas individuellement propres, trahit la nature indéfinie et irrationnelle des caractères. Avec Michael Foessel, décrivons l’homme entre chien et loup.

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(photo : Raphaël Lafargue)

L’identité réclame la reconnaissance. Autrement dit, se reconnaître comme possédant des caractéristiques susceptibles d’être identifié et de s’identifier. Puisque avoir une identité c’est être identique à quelque chose ou quelqu’un (qu’il s’agisse d’autrui ou de soi-même), et que nous nous savons pourtant tous génétiquement différents et mouvants dans le temps, il faut établir les critères sur lesquels elle repose. Origine, langue, histoire, éléments culturels, sexualité, apparence physique, vestimentaire, intonations ou accents de voix dessinent par exemple les contours de certaines identités. Qu’ils possèdent une assise biologique ou qu’ils relèvent d’une logique purement sociale, ce sont ces critères qui nous permettent de distinguer une identité.

Notre identité est tributaire d’un système de discrimination que nous n’avons pas choisi

Or, tout critère relève d’une sélection, d’une discrimination, entre ce que l’on retient comme important et ce que l’on laisse de côté, ce que l’on considère comme superflu. Dès lors, n’apparaît dans l’identité que ce qui a été jugé susceptible d’authentifier une appartenance. L’être humain est homme ou femme, il a les cheveux roux, châtains, bruns ou blonds, il est hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel, il est noir, blanc, hispanique ou asiatique, croyant ou non-croyant… L’identité laisse peu de place à la demi-mesure, au flou, à l’ambivalence, qui sont pourtant le lot commun de nos existences. Paradoxalement, ce qui nous semble le plus essentiel, cette identité que nous considérons comme nous appartenant en propre, est tributaire d’un système de discrimination que nous n’avons pas choisi, et qui porte sur nous un regard producteur de sens. Plus encore, l’environnement dans lequel se construit notre identité dresse notre regard à se porter sur les éléments de notre personne qui nous rendent identifiables. Il y a donc dans la proclamation d’une identité un jeu de conformation, qui vise à repérer en nous ce qui nous permet de revendiquer une appartenance. Il faudrait préciser, car définir son identité réclame en réalité deux regards, qui se rencontrent et s’entre-devinent identiques. Le regard porté sur ce que nous sommes croise le regard du collectif en quête perpétuelle de ce qui lui permet de s’identifier comme tel. Notre identité est donc indissociable de ce va et vient entre soi et les autres, entre notre insertion passive dans un environnement contingent et la recherche des critères permettant de l’ordonner en un monde cohérent, ou nous prenons place par discrimination.

Comprise en ce sens, l’identité apparaît le plus nettement là où saillent les critères définitoires de ce qui nous réunit ou nous éloigne : sous la lumière. Dans l’antiquité grecque déjà, Platon consacrait la prévalence du jour sur la nuit, de la clarté sur l’obscur. Frappante image : c’est l’aveuglante lumière du soleil qui lui sert d’allégorie de la vérité. Définir pour clarifier, conceptualiser pour éclairer, telles sont les missions de la raison occidentale, plus tard glorifiée par les Lumières. L’identité, c’est la raison tentant de s’immiscer dans sa propre rationalisation du monde. Après avoir braqué son projecteur sur le monde autour de soi, voilà le sujet pensant définissant sa propre existence en suivant la même démarche. Au même titre que la vérité sur le réel, il s’agit de découvrir la vérité de ce que nous sommes, à faire toute la lumière sur notre moi. Or, notre modernité a poussé très loin cette symbolique de la lumière comme vérité. Capitalisme et raison d’État ont en commun une volonté de maîtrise, d’appréhension parfaite des éléments, pour leur rationalisation. Le premier cherche à maximiser son profit, la deuxième à établir et consolider sa souveraineté. Tous deux ont donc intérêt à tout voir et tout entendre, à connaître pour mieux contrôler, et donc à placer les individus sous leur œil attentif. On pourrait voir cette obsession de la lumière dans l’évolution des sociétés vers toujours plus de fichage. La carte d’identité, le passeport, le relevé des empreintes digitales, le scanner dans les aéroports et la surveillance de masse sont des inventions de la modernité et relèvent de cette même logique : l’individu doit faire patte blanche, n’avoir rien à cacher, et gare à celui qui cherche à conserver une part d’ombre, à se prémunir contre la lumière crue que dirigent sur lui les États, agences de renseignements, multinationales, etc. L’identité devient alors le marqueur non plus de la spécificité de l’individu, mais bien de sa conformité ou de son écart par rapport à des normes institutionnalisées et policées.

Il apparaît donc nécessaire à qui cherche à renouer avec une expérience de l’incertitude, de l’indéfini, de l’irréfléchi, de l’irrationnel ou de l’improductif de sortir de ce régime de la lumière pour entrer dans la nuit. Dans son dernier livre, La nuit. Vivre sans témoin, Michael Fœssel évoque la nuit non comme la durée objective entre deux journées, mais comme un véritable régime d’existence. Contrairement à la lumière, l’obscurité nocturne rend difficile le jugement, et va même jusqu’à le suspendre en même temps qu’elle suspend les contraintes du jour. La nuit est un espace temps où l’individu peut jouer à être tout autre chose, à travestir son identité diurne, parce qu’elle lui retranche sa dimension ultra-normative. Qu’elle soit celle des fêtards, des voyous, ou des artistes, et pour peu que l’on y entre en abandonnant les obligations du jour, la nuit offre la possibilité du maquillage, de la dissimulation, des jeux de dupes, elle ouvre les portes de plaisirs interdits, de pratiques déviantes, où la seule règle est celle du pas vu, pas pris, où la faiblesse du discernement conduit ses habitants à pratiquer le détournement de regard. Ils deviennent les complices d’un retournement normatif.

Normes physiques, vestimentaires ou comportementales, contraintes horaires, travail ou études, hiérarchie des statuts sociaux peuvent y être balayées d’un revers de manche. Entrer dans la nuit, suggère Michael Fœssel, c’est se retrouver dans une sphère d’égalité, où tout peut arriver, où les rencontres et les déboires, les palabres et les prises à parti sont indifférents à l’identité de ceux dont ils croisent le chemin. Par un accord implicite, les noctambules conviennent de ne pas se considérer mutuellement comme définissables : ils sont tout entiers jetés dans la nuit, et choisissent d’échapper, pour un temps au moins, aux lumières scrutatrices du jour. Au cours de la nuit, celle à laquelle on s’offre sans détour, se rejoue donc à chaque instant la question de l’identité. Jamais figée, toujours susceptible d’être balayée par l’ivresse, le rythme d’une musique entraînante, une paire d’heures à refaire le monde, et surtout par l’imprévu qui surprend toujours l’habitant de la nuit, l’identité s’égare et se mélange, foisonne d’éléments contradictoires. La nuit, en bousculant les certitudes du jour, en produisant un brouillard de sens, fait aussi vaciller la tentation de fixer nos identités, et en cela, la nuit est dissidente. Ce que nous devons chercher, c’est à introduire la nuit au cœur du jour, à se servir de son penchant subversif, pour questionner les certitudes et les vérités établies sous la lumière, parfois bien artificielle, de nos modèles de société. Fœssel l’écrit joliment : L’homme est un être capable d’éclipses.