Léone Métayer

Léone Métayer

S’IL est un mot pour décrire l’impact des images dans nos vies aujourd’hui, on pourrait bien parler de saturation. Les images sont désormais partie intégrante de notre existence : dans nos téléphones, sur nos ordinateurs, dans les vitrines, en somme, sur tout ce qui ressemble peu ou prou à un écran. Nous vivons avec les images, partout et tout le temps. Mais parler de saturation implique de porter un jugement de valeur dépréciatif. C’est que l’omniprésence des images nous place dans une situation ambiguë avec elles. D’une part, nous avons conscience que nos vies sont toujours plus envahies par elles ; d’autre part, nous aimons ce flux ininterrompu, nous aimons ce déchaînement furieux, cette déferlante. Bien plus, nous y participons. Prendre des photos, retoucher, publier, montrer, communiquer, sur Instagram, ou Facebook, ou Tumblr : les réseaux sociaux, en général, sont des occasions de produire de l’image.

Est-ce un mal ? Faut-il refuser en bloc les images, bannir les artistes de la cité et affirmer avec Platon qu’elles ne sont que de vils modèles destinés à nous tromper toujours en enfumant nos esprits ? En fait, l’absurdité de cette situation est criante, si l’on s’interroge sur le pourquoi et le contenu de ces images et, surtout, si l’on se montre un tant soit peu exigeant avec elles. Les producteurs d’images ne sont pas des artistes, du moins leur objectif n’est-il pas exclusivement artistique. Il ne faut pas leur dénier tout sens esthétique ; mais qu’il s’agisse des particuliers ou des professionnels de l’image, chacun a, de son côté, perverti notre rapport à l’image.

Faire de l’image un automatisme
revient à la rendre inutile et quelconque. 

Les millions de particuliers s’exposant chaque jour en photo ont, en ce sens, banalisée l’image, la rendant nécessaire pour toutes les occasions, à titre de témoignage. Pourtant, faire de l’image un automatisme revient à la rendre inutile et quelconque. En dehors d’une regrettable homogénéisation des pratiques, cette situation traduit la volonté toujours plus grande de s’exposer dans son « originalité », de grossir le trait sur ce que nous sommes pour les autres. Les images ne sont ici que le média permettant de diffuser une fausse idée que nous avons de nous-mêmes et du monde.  

D’un autre côté, les professionnels de l’image, les designers et les communicants en marketing, tout en démontrant un réel talent, ont, eux aussi, sali ce rapport à l’image. Dans leur grande lucidité vis-à-vis de son pouvoir, ils l’ont utilisée avant tout et exclusivement comme un instrument de vente. L’image de mode et celle des publicités en général obéissent à des logiques de séduction et d’interpellation. Bien entendu, ce fait n’est pas nouveau, il est même inévitable, puisque les images comportent une dimension communicationnelle, et ne sont en ce sens jamais gratuites. Elles sont par définition efficaces pour ce genre d’objectifs.

Ce n’est pas l’image qui doit construire notre mémoire. 

Cependant, réduire l’image à une promotion de soi ou à la commercialisation de produits (matériels ou idéologiques), ne revient-il pas à user d’une conception extrêmement pauvre de celle-ci ? L’image, du moins celle des écrans, est une représentation de la réalité et une captation de celle-ci. Elle est un moment de réel. Représentation ne désigne pas copie ou calque, mais bien re-présentation, c’est-à-dire une réalité présentée à nouveau et autrement. On rétorquerait à cela que la simple photo d’une rue est pourtant un réel reproduit, sans différence particulière avec le « modèle original ». Pourtant, cette photo est rendue possible par un initiateur qui a décidé d’une perspective, qui a choisi un point de vue par lequel aborder le monde et l’enfermer dans une image. On ajouterait que ce quelqu’un n’a peut-être pas choisi de perceptive. Soit, dans ce cas, cette photo n’a pas lieu d’être. Le réel n’a pas besoin d’être reproduit, il se suffit largement à lui-même et si nous comptons sur une photographie pour nous en souvenir, comme il est de coutume dans son utilisation, c’est que nous ne savons pas vivre. J’entends que ce n’est pas l’image qui doit construire ou remplir notre mémoire. Celle-ci est bien trop partielle pour contenir la densité de la réalité. La photographie en question ne pourra dès lors jamais prétendre à égaler la complexité de la situation où elle fut prise. Autant s’abstenir. 

Comment instaurer un rapport authentique avec les images ? 

Bien plutôt, l’image doit pouvoir s’incarner dans un acte artistique, l’enfermement dont nous parlions en est l’illustration. C’est bien cette captation du réel toujours « biaisée » qui doit constituer le cœur de l’image et non pas son instrumentalisation. Avant d’être un moyen de communication, l’image est un acte de subjectivation de notre rapport au monde. Comment, dès lors, instaurer un rapport authentique avec les images ? Comme il est mentionné plus haut, la radicalité n’est pas une solution : il est impensable de subtiliser toutes les perches à selfie du monde pour organiser un autodafé. Plutôt, une réconciliation avec les images, c’est-à-dire un rapport honnête et apaisé avec elles, implique que nous les laissions dévoiler toute l’épaisseur qu’elles sont capables de manifester. En dehors d’un effet immédiat et purement intuitif, les images demandent, de la part de l’observateur, une attention particulière, une sensibilité semblable à celle qui, dans notre rapport au monde, donne une consistance à l’ « extérieur ». De quel bois est fait cette table, comment ma peau réagit-elle à son contact ? De même, que me dit cette image ? Que m’évoquent les rides de ce visage ? Qu’a voulu dire celui qui choisit de capter cela ? L’attention requise est la même.

Ceux qui semblent aujourd’hui les plus à même de réaliser ce projet sont bien les artistes. Photographes, réalisateurs, vidéastes, qu’ils soient professionnels ou particuliers, ils sont de bons exemples d’une prise en compte de l’image dans la totalité des possibilités qu’elle propose, dans une liberté d’utilisation assumée, qui ne l’altère pourtant pas. L’image est belle, car elle est puissante. Résistons à la tentation de la violer.

Léna Pican