Le monde d’aujourd’hui est un monde du changement, de l’éphémère, de la consommation. Mais pas encore du recyclable et du renouvelable. Alors pourquoi continuer à penser la poésie comme un « parti pris des choses » ? Les choses sont mortes, leur obsolescence est programmée. Nous ne sommes en contact qu’avec de l’information immatérielle, avec des images virtuelles… Avec des médias qui résonnent dans nos cervelles brûlées avec ce que nous prenons pour des accents de vérité.

Le monde d’aujoud’hui est un monde de l’espace. Toujours plus vite, toujours plus loin. Chaque individu veut s’approprier son mètre carré, parcourir le moins de distance possible ou au contraire dépasser les limites du connu. Le monde d’aujourd’hui est aussi un monde de frontières, un monde de propriétés privées, où chaque chose est à l’image du Dasein heideggerien, c’est-à-dire « à-portée-de-main ».

Le monde d’aujourd’hui a perdu toute notion de réalité et toute notion de temps. Mais, ce qui est plus grave, elle a perdu la véritable notion du mot espace. Et un mot qui perd son sens est comme un corps privé de son âme : il parcourt tous les lieux communs à la recherche d’une origine perdue.

Alors, la poésie, avec ses lueurs aveuglantes, doit partir en quête.

 

« Dichterisch wohnet der Mensch », l’homme habite en poète. Ces mots d’Hölderlin sont devenus le cri de ralliement des poètes francophones d’après-guerre, et j’espère qu’ils le resteront. Tandis que la critique, davantage intéressée à l’exégèse heideggerienne et entretenant ses fantasmes, tend à dépasser le principe d’habitation pour lui faire revêtir une dimension ontologique obscure, la poésie continue de se soucier du problème de la spatialité en récusant sa gnose. La recherche de la base et du sommet, Le Coeur-espace, Je bâtis ma demeure, L’inhabité, De nul lieu et du Japon, Moyens de transport : autant de titres de recueils de la deuxième moitié du XXème et du début du XXIème siècles qui concrétisent cette omniprésence de l’espace. Avec Char, avec Bonnefoy, avec Jabès, Du Bouchet, Dupin, puis avec Deguy et même Réda, la poésie contemporaine commence à s’approprier l’espace et à le doter d’une épaisseur particulière. Le mouvement d’aggravation qui caractérise cette nouvelle poésie, la volonté pour les poètes de suivre Rimbaud et sa résolution d’être « rendu au sol » après avoir eu « l’instinct de ciel » de Mallarmé, la poursuite d’un lyrisme critique qui s’attache bien plus à explorer la spatialité humaine qu’à se lancer dans un mouvement ascendant vers le divin…tout cela participe de cette réévaluation de l’espace dans la définition d’un être-au-monde original.

Face au désastre de la guerre, face à l’extinction de l’humanisme traditionnel, face à l’horreur d’Auschwitz, la poésie a choisi son camp : ce sera Celàn plutôt qu’Adorno. La poésie a encore quelque chose à offrir au monde. Elle conserve son pouvoir de dévoiler tout en ménageant la terre, d’ouvrir au sacré de l’Être dans une société où Dieu est mort. Elle est là pour construire, ou plutôt pour reconstruire. Mais cette dimension éthique et consolatrice ne doit pas venir masquer le rapport profond que la poésie entretient avec l’espace en tant que repère fondamental de la structure du monde et du langage. L’habiter est avant tout une certaine manière d’aborder l’horizontalité et la verticalité, la superficie et l’épaisseur, la fixité et la mobilité. La poésie a commencé à réétablir cette identité originelle, il lui reste à refonder sa cartographie pour l’adapter à ce monde toujours mouvant.

« C’est la poésie qui, en tout premier lieu, amène l’habitation de l’homme à son être. La poésie est le faire habiter originel » disait Heidegger dans L’homme habite en poète.

Et il n’avait sans doute pas tort. Le poème est lui-même un espace dont il faut étudier les virtualités, le poème est un lieu que tout un chacun peut venir habiter. L’espace n’est pas seulement un thème, il est une structure : en parlant du monde et de sa disposition, le poème nous invite à le traverser, à pénétrer dans son enceinte, à faire bon ménage avec lui. C’est ce ménagement de l’espace en tant qu’architecture cosmographique qui doit être à l’oeuvre dans chaque parole poétique spécifique.

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Concave et convexe, 1955 par M.C.Escher

Poser la question de l’espace, c’est d’abord interroger la poésie sur son obsession de la présence, du vrai lieu, de l’origine. Et c’est donc déjà amorcer le lien entre spatialité et métaphysique, entre chose et idée, entre pulvérisation du réel et stabilité de l’Être. Mais attention, il s’agit pour le poète de définir une métaphysique dans la phusis même. Starobinski nous avertissait déjà: « il y aura à nouveau un monde, un lieu habitable ; et ce lieu n’est pas ‘ailleurs’, ni ‘là-bas’, il est ‘ici’ — en le lieu même, retrouvé comme un nouveau rivage, sous une nouvelle lumière » (J. Starobinski, Préface à Poèmes d’Y. Bonnefoy). C’est dans ce monde-ci que la poésie intervient. Elle n’est pas enfermée dans sa tour d’ivoire, regardant l’ignorance des hommes avec un sourire au coin des lèvres. Elle est action. Mais toujours en-avant.

La poésie doit revenir sur les décors de ce monde retrouvé, reconstruit, réapproprié. Demeure, maison, mais aussi pierre, embrasure, rue, ville. Tout fait signe vers l’espace. C’est là seulement qu’elle pourra se tourner vers la chose, en tant qu’elle fait ressurgir un site, une identité. Toute chose prend place, toute chose dispose et fonde un lieu. Parfois, seulement un lieu de mémoire. Mais un lieu tout de même. C’est-à-dire un espace particulier, personnel, affectif, où peuvent ressurgir les souvenirs, les pensées, les désirs. En somme, un cadre où peuvent se montrer les vraies priorités de l’Homme, pourtant écartées de ce monde virtuel où nous vivons. Ou plutôt survivons.

Étrange paradoxe que ce logos de l’image destituant le « réel » de sa primauté sur le vrai !

Mais la poésie reste le fruit de l’imagination d’un poète, elle est récit et non discours. Elle n’est « que » littérature, elle n’est qu’un tissu de mensonges invalidés par la science, dirons les plus acharnés. Quel droit possède-t-elle de s’approprier l’espace et de lui redonner son sens ? D’abord parce qu’elle est la dernière forme littéraire qui continue de résister (tant bien que mal) à la tentation du virtuel. En donnant de la valeur au mot, elle donne de la valeur aux choses oubliées. Elle donne de la valeur à ces lieux qui ne sont pas simplement des espaces. Elle est parole complexe et ardue, elle est langage qui prend son temps et qui ne fait pas de manières. Et puis, la poésie est aussi ce Verbe de l’origine, du commencement. Elle est langage des premiers hommes et des premières pensées. Elle est l’inventeur des distances et des rapprochements, elle est le créateur du cosmos et des divinités, elle est la source des choses de la nature et de la nature des choses. Elle est un temple où viennent se réfugier les voyageurs aux yeux remplis d’étoiles.

Alors comment prendre le parti du lieu ?

La poésie doit utiliser ses moyens propres, elle doit sans cesse contourner la doxa. Elle doit prendre au piège l’espace comme une peinture de Zeuxis, elle doit dresser un enchantement dans ce que Bonnefoy appelle le leurre du seuil. Son logos est une corde tendue devant la porte d’entrée, il fait trébucher. Et le poète est charmeur de serpents ou pêcheur avec un filet pour poissons volants.

L’oeuvre doit se constituer comme un théâtre où nous puissions assister à la représentation du monde. Mais pour mettre en place le piège, la poésie n’a pas seulement recours au décor (les signifiés maison, demeure, présence…). Elle doit se rendre experte en mise en scène. Toute écriture, tout signifiant, doit lui aussi s’inscrire dans l’espace de la page. Le regard qui parcourt le livre va de gauche à droite (ou l’inverse) : l’espace est soudain doté d’un sens. Le poème propose un cadre délimité par les blancs qui l’entourent, un cadre où tout est permis. Le poème est mise en page du lieu. Il nous est impossible de nous échapper du poème. Et c’est alors que résonnent les mots de J. Dupin : « Tu ne m’échapperas pas, dit le livre. Tu m’ouvres et tu me refermes, et tu te crois dehors, mais tu es incapable de sortir car il n’y a pas de dedans. Tu es d’autant moins libre de t’échapper que le piège est ouvert. Est l’ouverture même ». Arriver au creux de l’ouvert, voilà le lieu où doit nous faire arriver la poésie.

C’est le livre lui-même qui se constitue en lieu et en scène de la manifestation de la présence et de l’ouvert. Et cela parce que toute oeuvre est une structure, et donc un espace. Le vrai lieu, c’est celui du poème dans lequel on invite le lecteur apatride à venir se réfugier. Ce sont des mots dont le personnage a besoin. Les mots, l’espace du poème : voilà la véritable maison. « C’est à la parole que nous venons comme à un lieu préservé » dira Bonnefoy. « Un espace (Raum) est quelque chose qui est ménagé (Eingeraümt), rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite, en grec περας. La limite n’est pas ce où quelque chose cesse, mais bien, comme les Grecs l’avaient observé, mais ce à partir de quoi quelque chose commence à être. C’est pourquoi le concept est appelé ορισμος, c’est-à-dire limite. L’espace est essentiellement ce qui a été ménagé, ce que l’on a fait entrer dans sa limite. Ce qui a été ménagé est chaque fois doté d’une place (gestattet) et de cette manière inséré (gefügt), c’est-à-dire rassemblé par un lieu » nous avait averti Heidegger. Le poème est un espace, et à l’intérieur de ses limites, c’est le lieu lui-même qui est ménagé.

Le langage poétique a ceci de primordial qu’il est substanciellement spatialisant.

Le grand écart qu’il vient créer entre le signifié et le signifiant en est le symptôme primordial. Et « c’est précisément cet espace, et rien d’autre, que l’on appelle, d’un mot dont l’ambiguïté même est heureuse, une figure : la figure, c’est à la fois la forme que prend l’espace et celle que se donne le langage, et c’est le symbole même de la spatialité du langage littéraire dans son rapport au sens » (Genette, Figures II). La poésie, en tant que recours constant à la figure, fait apparaître involontairement l’espace par la seule forme de son discours.

La métaphore est l’une de ces figures spatialisantes.

Elle est transfert de sens, transport à travers le langage. La métaphore est vive, elle rend le langage vivant par son mouvement. En permettant de mettre en contact deux éléments différents, elle obtient le même pouvoir que la mémoire involontaire proustienne : elle est ce que Deleuze nommait la « différence intériorisée ». Elle est l’outil de la révélation du Temps et de la présence — ce qui au fond est la même chose. Elle est l’outil qui, linguistiquement, nous met en face de la spatialité du langage. Mais, parce qu’elle est différence, la métaphore ne donne pas lieu à une véritable conjonction spatiale des éléments. La métaphore est une mise en contact, un point de rencontre (et non de fusion) des contraires. Elle symbolise un « lieu du combat ». Elle est à l’image du monde moderne dans lequel il est impossible de bâtir des analogies. La métaphore est un espace du conflit.

Les latins parlaient du templum lorsque les prêtres traçaient un rectangle dans le ciel pour y voir pénétrer les oiseaux porteurs d’augures. Le poème est un temple. Il trace une limite dans laquelle viennent se dessiner quelques vols d’hirondelles. Le poème est un temple. Il est un lieu sacré qui établit une enceinte dans laquelle combattent le monde et la terre, les dieux et les hommes, l’espace et le néant.

Le poème est un temple, parce qu’il est aussi une demeure. Le théâtre met en scène le monde, le roman le met en miroir. Mais le poème, lui, le met en page. Il crée une solide bâtisse, avec des fondations ancestrales (les topoï), avec des murs inexpugnables (les blancs du cadre), avec des colonnes baroques, irrégulières mais solides (les vers). Et ce squelette architectural, le lecteur sait le jauger. Sera-t-il assez robuste pour soutenir le poids des mots ? Le nombre de syllabes, la rime, les sonorités, les images…autant de poutres qui viennent soutenir la charpente du poème-nef. Et parfois même, le temple est construit à l’image du monde qui l’entoure : voilà qu’est né le calligramme.

Le poème est un temple. Et le poète est un charpentier.

Mais il est aussi un artiste. Il ne se contente pas de construire des formes en série, de bâtir des sonnets ou d’ériger des alexandrins. Il expérimente et modifie l’espace en adéquation avec son être-au-monde spécifique. Et chaque lecteur peut trouver son temple, son poème. Le mettre dans sa poche, l’apprendre par coeur et le réciter du bout des lèvres comme une prière. Il y aura toujours un poète pour nous parler, il y aura toujours un poème pour nous dire de venir se promener avec lui. Le langage poétique a ceci d’avantageux sur celui des autres genres qu’il est en constante mutation, à l’image même de ce monde qui évolue sans cesse. Il ne s’agit pas seulement pour lui de modifier ses thèmes mais bien de bouleverser sa structure d’ensemble. Il ne s’agit pas seulement d’inventer un dieu pour lui vouer chaque nouveau temple, mais bien de bâtir une nouvelle voûte, un nouvel autel, un nouveau tympan.

Le poème est un temple. Et la poésie est une métaphore. La métaphore par excellence. Elle méta-phorise l’espace, elle le trans-porte au sein de son cadre spécifique. Elle ne l’évoque plus clairement, elle ne l’appelle plus par son nom propre. Mais elle lui donne un sens, elle fait de lui un topos, un lieu commun. Commun parce que l’espace est propriété de tous. Commun parce que, au creux de la parole poétique, l’espace nous devient plus familier. Parce que, ainsi ménagé, il commence à dévoiler sa vraie nature.

Et en cela, la poésie ne doit pas être un parti pris du lieu. Elle l’est déjà.

La poésie est le dernier temple du langage. Elle est Pythie et Sybille à la fois, prononçant desphrases obscures mais qui finissent toujours par se révéler justes.

La poésie est une mise en garde contre l’apparition du non-lieu. Elle est résistance devant latendance structuraliste qui démantèle la parole pour en dévoiler le maigre squelette.

La poésie est ce refuge pour celui qui cherche à se réconcilier avec le monde. Le vrai monde.

Gabriel Meshkinfam