Phèdre, le dévoilement d’un mon(s)tre

Qui est le monstre ? On finirait par s’y perdre, dans le dédale des vers de Racine. Tour à tour les personnages s’accusent mutuellement de monstruosité dans une surenchère funeste. Si nous gardons toujours présent à l’esprit les êtres improbables qui peuplaient nos nuits enfantines, nous nous familiarisons en grandissant avec d’autres genres de monstres. Des monstres cachés, que nous ne décelons que difficilement. Ce n’est plus qu’à travers la perception de la transgression d’une norme que le monstrueux se reconnaît comme tel : il diverge du commun.

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Sous ses longs voiles, Phèdre n’a rien de l’apparence du monstre, ni dents acérées, ni griffes aiguisées. Pourtant, son amour incestueux pour Hippolyte transgresse l’interdit, outrepasse la norme et la fait rapidement basculer dans le monstrueux. Phèdre, « la brillante » en grec, avait tout pour être remarquée, susciter l’admiration et se montrer comme digne héritière du Soleil. Être un monstre au sens étymologique. Le verbe monstrare renvoie au champs de la monstration : le monstre est littéralement ce que l’on pointe du doigt. C’est cependant à sa « flamme si noire » — comme une putréfaction intérieure qui aurait fini par se répandre au grand jour — qu’elle doit sa postérité et ancre sa figure dans l’imagerie moderne du monstre.

La mise à jour du monstre, son dévoilement progressif jusqu’au dénouement, est le moteur de la tragédie racinienne. L’intrigue se construit comme un difficile accouchement. D’aveux en aveux, Phèdre déploie sa monstruosité. Si elle « n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innoncente », c’est qu’elle a conscience de sa propre nature, comme Racine le souligne dans la préface de la pièce : « Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. […] Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne, et lorsqu’elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu’un mouvement de sa volonté. J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d’elle- même à accuser Hippolyte. »

« Ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente »

Racine complexifie l’intrigue en distribuant les deux facettes du monstre entre deux personnages. : Œnone va prendre en charge une part de la monstruosité de Phèdre. C’est sous sa conduite que Phèdre se dévoile. Et c’est Oenone encore qui précipite Hippolyte vers la mort, et ce, de son propre chef — de manière calculée. À l’inverse, Phèdre a tout fait pour repousser cet accomplissement. C’est épuisée par cet effort, sur le point d’en mourir, qu’elle apparaît sur scène. Les nombreuses hésitations qui jalonnent son discours signent sa volonté de taire l’inceste pour ne pas être reconnue comme coupable. Muette, elle serait restée innocente. Cependant, la tragédie ne peut exister que par l’aveu qui conduit à la condamnation du monstre. Le spectateur prend plaisir à l’acte qui se déroule sous yeux ; les personnages mus par leur hybris, poussent leur logique jusqu’à un point de non retour, jusqu’au frisson de la subversion. Par la médiation du personnage, l’on ressent le souffle du gouffre. Ce n’est que par l’oubli d’elle même, dans la douleur puis dans la fureur, que Phèdre laisse libre cour au monstre qui l’habite, avant de s’en repentir amèrement. Elle a conscience d’agir sous le coup de la fatalité, écrasée par son héritage familial, transmis par le “sang”. Dans une tragédie comme Phèdre, le coupable l’est par la force des choses. Le personnage, parce qu’il est pris sous le coup du fatum, devient un monstre contre sa volonté.

Monstruosité et processus d’extériorisation

Si Racine modifie la pièce d’Euripide, en créant une chimère d’un simple taureau, proche des descriptions produites par Sénèque, ce pourrait aussi être pour manifester le caractère divin de la vengeance qui s’abat sur Hippolyte. L’influence janséniste, très prégnante dans l’oeuvre de Racine, rejoint le concept du fatum. L’homme est prédestiné. Aucune action ne peut sauver les êtres que Dieu voue à la damnation. L’homme doit avoir une conscience aiguë du pêché originel qu’il continue à expier, sans avoir de recours. Ainsi, Phèdre subit sa propre monstruosité comme la manifestation du divin.

Cependant, le monstre marin qui tue Hippolyte, pourrait également être lu comme l’aboutissement d’un processus d’extériorisation. Théramène rapporte qu’il avait une apparence proche de celle d’un taureau, il devient comme une incarnation métaphorique du monstre tapi dans l’héroïne. Comme sa mère et sa sœur, Phèdre est la proie des flèches de Vénus. L’amour cause sa perte. Comme son frère le minotaure, elle devient meurtrière. Ainsi, par l’aveu de son amour contre nature qui précipite le drame, Phèdre entre dans le panthéon familial.

A travers le récit de ses origines, Phèdre montre la déclinaison du même, le même germe de monstruosité semble partagé par les membres de sa famille. Pasiphaé, Ariane, le Minotaure, tous paient le prix de la faute première. Si la monstruosité du Minotaure est manifeste, celle de Phèdre prend des chemins plus sinueux. Dès lors, on comprendra l’importance des isotopies de la lumière et de l’ombre, la noirceur cachée, intériorisée, éclate en pleine lumière, comme le montrent les vers 309 et 310 : « Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire, / Et dérober au jour une flamme si noire » (I, 3). Phèdre n’a pas encore parlé, le secret resté entier préserve son honneur, ce n’est que par sa révélation qu’elle devient coupable. La dualité s’inscrit au cœur du personnage : Phaedria, la brillante, doit se cacher dans l’ombre pour ne pas se trahir mais contredit alors sa nature. Elle ne peut soutenir le regard que l’on porte sur ses fautes au grand jour, cela revient pour elle à entrer dans le domaine public : et ainsi à ce que sa transgression soit reconnue par tous. Rolland Barthes, dans Sur Racine, met en exergue le caractère public des intrigues tragiques. Les héros sont enfermés dans le regard que portent sur eux les autres personnages, figés dans une « antichambre », lieu de passage et par conséquent de visibilité. La monstruosité ne peut s’affirmer que parce qu’elle est perçue, d’où le jeu sur l’intériorisation et l’extériorisation du monstrueux qui se manifeste dans les scènes d’aveux. La diversité de sens dans l’emploi du terme « monstre » souligne l’importance du

dévoilement : de quel monstre parle-t-on ? Des monstres mythiques abattus par Thésée ? Oui, mais pas que. Derrière le monstre se cachent tour à tour Oenone, Hippolyte et Phèdre. Les rôles se brouillent et demandent à être élucidés. C’est par le discours, par l’acte de nomination et d’expression que le monstre s’affirme. Phèdre se reconnaît comme monstre en s’auto-désignant par ce terme. Il met en évidence son déchirement intérieur : entre sa vertu et la fatalité dont elle est la proie, entre sa conscience et ses actions. Elle extériorise sa monstruosité et la transforme en un personnage autonome, puisque échappant à sa volonté. Ainsi, la tragédie se conclut sur la double mort du monstre, celle du monstre marin et celle de Phèdre. Le monstrueux, rendu public et exposé en pleine lumière, est devenu inexpiable.