L’homme dépossédé de sa terre demeure un chiffre en mouvement, agi par les forces économiques et le déplacement de son intérêt. Pris dans la configuration standard de la culture et de la ville, interchangeable, il lui est nécessaire, pour résister à sa propre marchandisation, de renouer des liens réels avec un sol qu’il a nourri et choyé.

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

‘Déterritorialisation’, ‘dépaysement’, ‘décontextualisation’ : comment décrire cette sensation spécifique à une réalité néolibérale, mondialisée, virtuelle, ‘post-tout’ ? S’il y a toujours eu des mouvements migratoires qui laissent le sujet avec une sensation d’être sans accroche, mais pouvant trouver une force libératrice dans le fait de se soustraire de son moule nationale, il s’agirait maintenant d’un phénomène qui serait lui-même déterritorialisé dans la mesure où il opère de façon intangible et involontaire.

Les effets pervers du stalinisme de marché

Le flux constant d’information délié d’aucun centre idéologique ou spatial, le dédoublement de soi entraîné par le numérique, la diversification accélérée des emplois comme seul moyen de rester compétitif, la standardisation des repères culturels, l’oblitération ou la privatisation des espaces de convivialité publique : la liste des facteurs qui contribuent à ce vertige contemporain est aussi multiforme et insaisissable que les modes d’opération du capital abstrait qui en est la source. Selon Mark Fisher, ce vertige pourrait être expliqué comme une dérive d’un « stalinisme du marché », une transposition à grande échelle de chaque acte économique, politique et social du système sur le plan symbolique, le politique étant désavoué au profit de l’économie et l’économie au profit de la spéculation pure. N’ayant qu’un maelström de signes sans substance propre comme image du monde, et trouvant le local constamment pollué par cette version incomplète et manipulée du monde, les espaces semblent perdre leur pureté, et la culture locale flétrit.

Le problème du cosmopolitisme, c’est qu’il transforme les villes en services, en objets de consommation ou d’opportunité pour le carriérisme, effaçant leur fonction comme des lieux d’engagement vivants. Si l’on se déplace fréquemment ou, pire encore, si l’on vit complètement isolés de notre environnement immédiat, l’on perd tout sentiment de responsabilité envers une communauté, particulièrement une responsabilité qui se penserait à long terme. Le fait de pouvoir incarner un engagement profond vient d’une vraie connaissance de la spécificité d’un lieu, seul moyen de résister à sa marchandisation, et requiert le fait de se compromettre à une vie moins péripatétique, plus contemplative, moins diffuse.

Pourtant le concept de responsabilité va à l’encontre de celui de liberté de choix absolu, ce qui ramène au paradoxe de la gauche contemporaine qui veut une auto-détermination complète pour l’individu et, en même temps, un espace social éthique et durable, qui ne s’engendre qu’en conséquence d’un vœu répandu d’entrelacement. L’attaque au droit essentiel de pouvoir s’enraciner dans un lieu consistant, et dans son propre être, transforme chaque individu en entité hermétique mais diffuse, définie par son employabilité, et facilement malléable par le système.

Une spatialité fondée sur les affinités collectives

Si l’on veut sauver l’esprit moderne d’un tel abandon aux forces néolibérales, qui s’approprient toute expression de soi comme outil pour la ‘créativité’ du corporatisme, si l’on veut fonder une ontologie propre d’après des repères tangibles au lieu de devoir s’adapter à une société régie par la loi du marché, il faut s’abstenir d’une individuation excessive. La politique de l’identité s’effondre lorsqu’elle se constitue en partant du principe que l’être dépossédé par la société doit revendiquer à mort son petit bout de monde, autrement dit sa faiblesse vis-à-vis du système.

Cette politique a en commun, avec la renaissance du nationalisme, une perte du sentiment d’universalité commune, puisqu’elle crée des barrières au lieu de chercher une essence unifiante. Si la prolifération de l’impersonnalité productiviste crée un sentiment d’impuissance qui tourne en conformisme, le renouvellement des liens réels devrait commencer par le choix d’un espace énergisant à soigner (que ce soit notre lieu de naissance ou un village lointain qui fait renaître quelque espoir déchu), et non par une plainte virtuelle qui se perd parmi des interfaces inhumaines. Afin de rétablir une sensation de bienséance collective, il faudrait donc concevoir une spatialité qui ne soit pas aveuglément égocentrique, ni basée sur la revendication des spécificités de chacun, mais sur des affinités électives.

Sofía Crespi de Valldaura