Existe-t-il un modèle de vérité en politique ? En observant les événements récents aux États-Unis, on peut se demander si, par la monstration de ses défauts et de ses incohérences, Donald Trump n’ est pas en train de réinventer la vérité politique au moyen de l’ authenticité. 

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

POST-TRUTH : tel est le terme choisi par l’Oxford Dictionary comme mot international de l’année 2016. Il est défini comme un adjectif faisant référence à des « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. » Adjectif qu’il est facile d’appliquer à la présidentielle américaine en soulignant que le nombre de faits avérant du peu de moralité de Donald Trump n’ont pas affecté sa capacité à convaincre des foules et à faire appel à son fameux « believe me ». On a donc un écart entre l’authenticité réelle qu’est censé viser un homme politique et l’apparence d’authenticité déployée par Donald Trump. Quel est le modèle de vérité au sein duquel se déroule le débat politique ?

Les mensonges et l’appel aux émotions peuvent-ils être justifiés ? 

Une pensée politique doit-elle être vraie ? Poser cette question suppose d’abord de s’interroger sur le cadre dans lequel elle s’exprime, le monde, que l’on peut définir comme l’ensemble des choses qui ont en commun de paraître, c’est-à-dire d’être vues, entendues, touchées, etc. Fort de ce constat, un problème émerge : la pensée n’apparaît pas. Elle ne fait pas partie du monde. Cette dimension de retrait de la pensée est particulièrement soulignée dans la philosophie platonicienne des Idées : l’objet même de la pensée doit avoir pour but de nous faire sortir d’un monde caractérisé par sa contingence, son apparence fluctuante, pour nous élever à la nécessité et à l’immortalité. Or cette rupture entre l’acte de penser et le monde phénoménal, dans le but d’atteindre la vérité, prive de toute capacité de jugement ou de compréhension, qui tous deux interrogent le monde. Une pensée qui cherche la vérité ne peut donc pas être politique, car le politique est le lieu même de la contingence.

Les mensonges séducteurs et l’appel aux émotions dont fait usage Donald Trump dans ses discours peuvent-ils dans ce cas être justifiés ? On peut en effet considérer que la persuasion, la rhétorique politique, qui font appel à la doxa, ne sont pas tant opposés à la vérité que le dokei moi (le « il me semble ») est à opposer au thaumazein (l’étonnement muet qui conduit le philosophe à la contemplation hors du monde). Alors que la vérité conduit hors du monde, les doxas de Donald Trump traduisent une certaine compréhension du monde, même si cela a une forte portée sophistique. Il y aurait même alors, dans la politique de l’apparence de Donald Trump, de l’authenticité. Car l’apparence peut ne pas être définie comme la faculté de paraître différent. Partant de la définition du sujet comme un être doté de raison, conscient de lui-même et capable de réflexivité, on peut insister sur la nature proprement réflexive des activités mentales : le « deux-en-un » est l’essence de la pensée. Or l’unicité est imposée par l’apparence à la dualité constitutive de la pensée. Ce n’est donc que quand je parais aux autres que je suis un, car je suis alors ce que je parais. L’apparence n’est pas la faculté de paraître différent, elle est au contraire le caractère d’une essentielle unicité.

« Parais ce que tu souhaites être. »

Il faudrait alors accepter le « believe me » de D. Trump, accepter que cette apparence soit vraie car authentique. Mais cet impératif d’authenticité est avant tout le modèle dans lequel s’inscrit la vie de la pensée. Il ne pense pas la particularité du politique, qui est essentiellement un « apparaître au monde ». La distinction entre l’être et l’apparence n’a pas de pertinence en politique. Le geste de Donald Trump, prétendant rompre avec le mode du semblant en politique et présenter une identité vraie, relève de l’hypocrisie, car montrer un être qui n’apparaît pas, c’est montrer quelque chose qui n’est pas de l’ordre du monde, c’est donner une réalité à ce qui n’en a pas. Pire, en faisant étalage d’une apparence qu’il croit coïncider avec son être authentique, Donald Trump ne cherche pas à être tel que les autres souhaiteraient qu’il soit, mais à convaincre les autres d’être tel qu’il apparaît.  

Il peut sembler étrange de faire d’une phrase de Machiavel l’horizon de la politique. Cependant, dans l’injonction « parais ce que tu souhaites être », Machiavel n’affirme pas seulement que l’être a peu d’importance pour le monde et la politique où seules comptent les apparences. Lorsque Donald Trump pense être un acteur politique original en substituant l’authenticité au paraître, et fait de l’exhibition de ses vices autant de preuves de cette authenticité, il se trompe sur le sens du paraître en politique. Le véritable acteur politique, s’il doit « paraître ce qu’il souhaite être », ne cache pas ses vices parce qu’il aspire à la vertu. Il les cache car il sait qu’ils ne sont pas faits pour être montrés.

Claire Mabille