Dans notre société, l’effort de reconnaissance des événements dramatiques contraste fortement avec les négligences qui entourent l’enseignement de l’Histoire. Parallèlement au développement des « lois mémorielles », à partir des années 1990, l’Histoire a été la première discipline à faire les frais de la réduction du budget consacré à l’enseignement, en devenant notamment une option pour les Terminales S. Il faut attendre la loi Taubira, qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité, pour qu’un lien soit établi avec l’enseignement de l’Histoire, puisque l’article 2 dispose que « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente quils méritent. »

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Dessin de Véronique Roubertie

Il est apparu possible, et même souhaitable, de satisfaire le besoin des populations de reconnaissance, sans passer par l’effort de connaissance. La phrase prononcée par un inspecteur de l’Éducation nationale à l’occasion d’un colloque sur l’enseignement de la guerre d’Algérie, donné en présence du ministre de l’époque, Jack Lang, résume l’idée de cette dissociation : « La classe et l’établissement sont des lieux de connaissance et non pas de reconnaissance, de vérité et non pas d’identité, de savoir et non pas d’injonctions. » Cette parole peut décontenancer, parce quelle oublie un peu facilement les minutes de silence ou les témoignages de résistants que nous infligeons régulièrement aux élèves. Elle choque également parce quelle laisse entendre que la mémoire serait porteuse de mensonges. Cependant, il est nécessaire de s’interroger sur le rôle réciproque de la science et de la mémoire.

Les individus découvrent les liens entre les travaux parcellaires des historiens en les emboîtant et, une fois ce travail réalisé, peuvent apporter une hauteur de vue et obtenir la reconnaissance des souffrances passées et présentes. Seulement, impatients quils sont, il arrive plus couramment quils procèdent en regardant d’abord sur la boîte du puzzle le résultat auquel ils veulent parvenir, et en forçant les pièces du puzzle entre elles, ils obtiennent un dessin dont l’harmonie est à peine diminuée : il faudrait l’observation scrupuleuse d’un scientifique ou, de façon plus malveillante, de quelquun qui s’oppose à ces représentations sociales, pour constater les inexactitudes historiques.

Le débat qui a opposé les historiens aux populations sur la qualification de la traite négrière comme un génocide illustre cette situation. Les uns n’aiment pas subir d’injonctions, les autres veulent donner un sens profond aux événements, quitte à forcer le trait et, comme souvent, il est apparu impossible de faire saisir l’horrible réalité sans ajouter une part de fiction. Pourtant, il n’est pas nécessaire de travestir les faits pour reconnaître les souffrances causées par l’esclavage. La querelle sémantique démontre, outre la « concurrence mémorielle » qui peut opposer certaines communautés, que celles-ci peuvent se tromper de cheval de bataille. Le génocide désigne un programme politique d’extinction d’une race. Se focaliser sur ce terme équivalait donc à se placer du côté des intentions des criminels, et par là même à s’éloigner de l’horreur qui a été bien supérieure au projet qui ne visait que l’asservissement. À force de tout voir à travers le prisme du XXe siècle, les revendications ont ignoré quil pouvait y avoir un crime massif sans génocide.

Cette situation a été provoquée par l’insuffisance des commémorations officielles, et une population avide de reconnaissance a décidé de prendre les devants en accolant le terme de génocide à l’esclavage et à la traite négrière, au risque d’abaisser le niveau de connaissances historiques. L’esclavage a trop longtemps été passé sous silence ; la créativité des artistes permet d’espérer une représentation juste et émouvante de la question. En l’absence de sépultures, nous avons fait le « Mur des Noms ». Que faire, lorsque les corps et les noms ont disparu ? Et quand bien même les noms seraient restés, peut-on reprendre les noms d’adoption, ceux attribués par les propriétaires d’esclaves ? La difficulté consiste alors à exprimer le déracinement sans dénigrer les sociétés qui ont émergé depuis.

Les lois mémorielles viennent entériner et conforter les représentations sociales ; cependant, elles consistent à promouvoir une histoire officielle peu conforme à l’esprit d’indépendance des scientifiques. Ainsi, des historiens qui vivent trop longtemps coupés des attentes des populations risquent de se voir substituer des discours amateurs voire politiques. La séparation de la recherche scientifique du devoir de mémoire ne conduit pas tant à l’indépendance des historiens quà leur disparition de lespace public.

Rita Lacaisse