La Gazelle se propose de présenter les jeunes artistes d’aujourd’hui qui deviendront les grands de demain. Pour ce premier épisode d’une longue série, nous nous attaquons à Au nom de la mère, le premier livre publié par Margaux Chikaoui, étudiante en droit.                                                                                                                                                                                 

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                                              « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » (René Char). Et, en cela, le récit de Margaux est un poème, un long poème, rythmé par les images menaçantes, les vertiges et les découvertes, par la beauté des premières expériences et la violence d’une famille divisée. Des traces et non des preuves. Parce que la narratrice refuse de rejouer une parodie de procès : ce ne sera pas une réactualisation d’un dossier d’avocat pour condamner les « méchants » et rendre hommage aux victimes. D’ailleurs, dans cette histoire il n’y a pas vraiment de « méchant », ou du moins pas de super-vilain. Simplement un père. Celui qui deviendra finalement un « papa ». Un homme qui a décidé d’abandonner un enfant, qui refusera de le reconnaître en utilisant tous les moyens d’une justice corrompue, et qui, même vaincu, aura du mal à se faire à la présence de cette petite fille ambitieuse et sauvage. Mais un père tout de même. Un père à qui on rêve de ressembler malgré tout…

Au nom de la mère est le premier récit de Margaux Chikaoui, jeune étudiante en droit. Elle nous livre une histoire difficile qu’elle ne se résigne pas à appeler autobiographie. Une histoire d’enfant illégitime, une histoire de combat pour la reconnaissance, une histoire qui prend par les tripes et parfois par le cœur. Une histoire banale : une jeune femme d’origine maghrébine installée à Marseille tombe amoureuse d’un grand magistrat avec un nom à particule. Mais lorsqu’elle tombe enceinte, elle se fait lâchement abandonner. C’est donc auprès d’une fille-mère que grandit notre héroïne (en est-elle vraiment une ?), soutenue par une famille seulement composée de femmes. Mais de grandes femmes qui ont prouvé « que l’on pouvait vivre sans homme, qu’un foyer pouvait se construire seul, que l’on pouvait bâtir et foncer sans qu’un homme ne nous épaule ».

Or, il reste quelque chose. Un manque. Et c’est autour de ce manque que gravite l’ensemble du récit. Comme si toute la vie d’une fille était définie par un trou noir. Ce manque, c’est le père. Ou plutôt le Nom du père. Margaux Chikaoui n’a pas oublié la leçon de Lacan et de ses Complexes familiaux dans la formation de l’individu. Alors, elle s’allonge elle-même sur le divan et raconte.

Au début, le récit est un peu rugueux. On en perçoit encore les sutures, les petits tics de littéraires qui recollent toutes les images à coups de conjonctions. Mais cette tendance à l’exactitude et à la précision logique se fait de plus en plus menue au fur et à mesure du récit. Une fois arrivé à la naissance de l’enfant, une fois arrivé à la prise de parole de ce « je » dont on ne connaitra jamais le nom, le lecteur est pris de vertige. Toutes les impressions et les sensations s’emmêlent. Une profonde honnêteté, une sincérité revendiquée transparaissent, et viennent contrebalancer notre envie de vomir devant toutes les injustices que la petite fille et sa mère doivent essuyer. On retient ce flot d’injures contre ce père hypocrite, qui a, lui aussi, son lot de bons côtés.

Margaux a le sens du rythme et décide de proposer son récit comme une partition pour orchestre mémoriel. Un père en percussion, violent, toujours présent et cadençant le récit par ses sorties odieuses ou ses petites marques de tendresses. Une grand-mère en fanfare, pleine de bonne volonté, avec un sens aigu des affaires et de la manipulation. Et une mère en sourdine, là mais absente en même temps. Une femme fantômatique qui brille justement par sa capacité à se mettre en retrait, à se sacrifier pour offrir à sa fille un avenir plus radieux que le sien. Au milieu de tous ces instruments sonores, la narratrice vient mettre la main à la mélodie. Chef d’orchestre elle l’est en tant que directrice du récit et en tant que jeune fille : ambitieuse, indépendante, et avec un sens aigu de la répartie. Façonner son environnement et manipuler son lecteur. Voilà la dialectique que Margaux se propose d’opérer. Mais on accepte assez docilement de se faire embarquer dans cette traversée…

La montée sur Paris de la petite fille est une délivrance en même temps qu’elle est un déchirement. La petite quitte toutes ces femmes qui l’ont élevée, elle quitte cette grand-mère forte et manipulatrice, ses tantes qui lui ont appris la beauté. Elle se retrouve seule, avec une mère toujours plus renfermée, pour affronter la ville et ses mystères. « À nous deux maintenant », voilà ce que semble lui dire cette petite batailleuse, qui refuse d’avoir à trouver sa place dans une société qui n’a pas voulu d’elle.

Cette place, avec Au nom de la mère, elle la prend.

(Retrouvez aussi l’interview de Margaux Chikaoui, aussi disponible sur La Gazelle)