Cet article a été écrit à la suite d’échanges approfondis avec Marie Jégo, correspondante du journal Le Monde en Turquie et Erol Önderoğlu représentant de Reporters Sans Frontières en Turquie lors d’entretiens à Istanbul en Août 2017.

000025_Fotor

 

Istanbul, Septembre 2016 – Helen Mackeath

 

Les 18 et 19 septembre derniers se sont ouverts les procès de près de cinquante journalistes en Turquie, procès qui ne sont que la partie émergée d’un iceberg dans lequel les médias et la société civile sont désormais pris en tenaille. Dans quelle stratégie générale de contrôle de la presse s’inscrivent ces procès ?  Que dit-elle du processus engagé par le pouvoir pour fonder un nouveau rapport de force avec  la société civile turque ?

S’agissant des médias, la Turquie détient désormais un triste record : le pays compte le tiers des journalistes emprisonnés dans le monde. Avec l’engagement de nombreuses procédures pénales pour “propagande terroriste” ces dernières années, mais surtout après l’instauration de l’état d’urgence qui a suivi la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, ce sont quelque 2 500 journalistes qui ont été licenciés et plus de 150 médias qui ont été conduits à la fermeture, voire à la saisie comme le journal Zaman, désormais placé sous le contrôle du gouvernement.

Les médias proches de la ligne gouvernementale s’attachent à déstabiliser les derniers médias encore pluralistes.  Au moment du procès des journalistes de Cumhuriyet (La République), cette presse inféodée n’a pas hésité à les accuser de traîtrise et de “répandre le chaos”.

Assimiler les journalistes de la presse indépendante à des “groupes terroristes” (en particulier au PKK ou au mouvement Gülen) est devenu un élément de langage partagé à la fois par le pouvoir, la justice et les médias proches de la ligne gouvernementale. Il s’agit en fait de délégitimer tout espace médiatique d’opposition et de critique. Pour un journaliste, travailler sur le Kurdistan devient une périlleuse mission comme le souligne Erol Önderoğlu :

“Il devient impossible de s’informer correctement sur la situation de la région si on ne peut plus entrer en contact avec des groupes qui sont proscrits par le régime parce que accusés de complicité avec le PKK .”

Vouloir expliquer la situation kurde, c’est se voir aussitôt accusé de soutenir des terroristes.

Cette réalité dramatique s’inscrit dans un processus à l’œuvre depuis de nombreuses années, et qui se déploie dans l’ombre : le rachat quasi-systématique des grands médias par des magnats proches du pouvoir à la tête de conglomérats d’entreprises des secteurs du bâtiment, de l’énergie ou des transports. Les conflits d’intérêt sont permanents, dans un pays où l’attribution des marchés n’est guère transparente et où l’Etat entreprend régulièrement des projets colossaux, notamment à Istanbul (troisième pont, troisième aéroport, nouvelles lignes de métro, …).

La loi qui limitait initialement le nombre de médias appartenant à une même société a été considérablement adoucie depuis 2002 : aujourd’hui sept des dix propriétaires de chaînes de télévision nationales les plus regardées ont des rapports directs avec le Président Erdoğan.

La singularité de la situation actuelle en Turquie ne réside donc pas tant dans la mainmise des oligarques sur les médias (phénomène relativement fréquent aussi bien en dictature qu’en démocratie) mais bien plutôt dans la vassalisation de ces oligarques médiavores par le pouvoir politique.

Par ailleurs, le fait que l’Etat turc soit un grand pourvoyeur de publicité renforce les comportements d’autocensure. Ainsi, lors des événements de Gezi Park, la plupart des chaînes de télévision ont préféré diffuser des documentaires animaliers plutôt que de prendre le risque d’envoyer leurs journalistes sur place et de perdre ainsi une part de leurs recettes publicitaires. En réplique à cette censure, les militants de Gezi Park ont ironiquement diffusé une icône de pingouin.

Le symbole du journaliste turc que l’autocensure a rendu manchot est en effet éloquent.

Les politiques liberticides à l’égard de la presse s’intègrent dans un contexte plus large de mainmise accrue du pouvoir sur des pans de plus en plus larges de la société. Comme le souligne Marie Jégo, par beaucoup d’aspects, on ne peut manquer de faire le parallèle avec la Russie de Poutine. A première vue, cela saute aux yeux qu’un même culte de la personnalité les unit. Mais Erdoğan trouve sans doute également en Poutine une source d’inspiration féconde lorsqu’il décide de confisquer les biens des opposants au profit de fonds de pension, de créer des groupes de jeunesse en soutien au gouvernement ou d’accuser les ONG qui reçoivent des subventions de l’étranger d’être des agents de l’étranger.

Ce parallèle trouve toutefois rapidement ses limites.

Les Turcs cultivent depuis 1946 une tradition du vote démocratique dans un cadre multipartite malgré des irrégularités électorales épisodiques et surtout les expériences traumatiques des quatre coups d’Etat. En dépit de ces errements, la participation des masses au sein de la vie publique est ainsi davantage ancrée dans l’imaginaire collectif qu’en Russie où il n’y a jamais véritablement eu de période démocratique ni d’élections libres.

Les réformes engagées depuis le début des années 2000 en vue de l’adhésion à l’Union européenne ont contribué à l’émergence d’une société civile particulièrement dynamique, avec à la fois des ONG internationales très présentes et un réseau vivace d’ONG locales. Cela n’empêche qu’elles sont aujourd’hui victimes de tentatives de déstabilisation de la part du pouvoir qui a également, comme en Russie, créé son propre réseau d’ONG.

La société turque dispose d’un maillage social solide et de réseaux de solidarité qui se déclinent dans de multiples registres (familial, religieux, culturel,…). Elle semble à la fois plus organisée en réseaux et disposant d’une plus grande diversité de pensée, et est ainsi moins réceptive à un message univoque véhiculé par le pouvoir.  

La Turquie peut aujourd’hui compter sur une abondante jeunesse urbaine : éduquée et dynamique, elle ne compte plus sur les contre-pouvoirs institutionnels et médiatiques traditionnels pour défendre son désir de modernité et de démocratie face aux forces conservatrices.

C’est cette jeunesse adepte des réseaux sociaux qui a fait parler d’elle lors des événements de Gezi Park et qui sait développer de nouvelles manières de s’informer et de débattre.  De nombreux médias en ligne ont été créés. C’est le cas du média 140journos créé par des étudiants en 2012 pour informer sur un massacre au Kurdistan dont les médias traditionnels n’avaient guère parlé.  Si ces derniers ont su occulter la vérité, les médias en ligne savent aujourd’hui assurer son nécessaire dévoilement, du moins parmi une nouvelle génération qui a montré sa capacité de résilience dans un contexte aussi contraint.

Ils sont l’illustration quotidienne de la vanité dont se rend coupable le pouvoir : ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait tomber la fièvre.