Nous sommes des êtres sociaux, dont la condition nécessaire est un enfermement dans les structures d’un langage. Pourtant, par delà cette langue se trouvent des formes de communication pure, sans intermédiaire. C’est que l’or des mots, leur vérité dénudée, est partout et toujours hors des mots.  

Photographie par Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

LE langage censure autant qu’il extériorise. La censure est double : le langage sélectionne les pensées, qui, ne pouvant s’offrir simultanément, sont hiérarchisées dans un ordre tyrannique où une seule d’entre elles se voit accordé l’honneur de naître au monde. D’autre part, l’infinité des mots jamais prononcés limite d’autant plus la portée de ce qui est dit. La pensée, matériau infini par essence, qui s’étend et se densifie sans cesse, entre dans une contradiction brute avec le langage, système organique, fini, dont le seul mouvement est constitué de variations d’ordre et de composantes. Ce dernier, contrairement à la pensée, subit les pressions du temps et les contraintes matérielles. Dire signifie tout à la fois sélectionner, hiérarchiser, ordonner. C’est à la fois choisir entre les pensées, et décider de l’unique forme par laquelle la pensée isolée est autorisée à s’exprimer. Le langage est une violence faite à l’extériorisation de soi.

Paradoxalement, il est pourtant la forme spécifique par laquelle la communication est rendue possible. Le langage est art de l’extériorisation, il permet aux hommes de communiquer, il est essentiel à l’idée même d’humanité. C’est dans le dire, fondement de toute existence sociale, que se constitue la différence spécifique de l’être humain. L’homme, s’il est homme, est langage. Ainsi, objet dual dans son essence, traversé de tendances inverses, de déterminations conflictuelles, le langage est une rationalisation de la pensée, tout entière dirigée vers la construction d’un système fonctionnel d’échange.

Qu’en est-il de ces phrases non dites, de ces pensées jamais exprimées ? 

L’intervalle qui sépare le mot de son suivant, ce blanc inépuisable, constitue l’infini de ce qui aurait pu être dit. L’écriture, le langage même, ne se trouvent être qu’un arbitraire, dirigé vers la communicabilité. Qu’en est-il de ces phrases non dites, de ces pensées jamais exprimées, qui jalonnent le langage dans un flot ininterrompu de choix ? Notre purgatoire mental déborde de nos pensées jamais écrites, émotions jamais transcrites, sentiments jamais énoncés. Imaginer les milliards de possibilités de combler l’espace vide entre deux mots, c’est penser le langage en tant que carcan dans lequel l’esprit se trouve étouffé.

Nous connaissons l’ivresse de cette communication silencieuse. J’ai vu nos corps parler cette langue, je les ai sentis vibrer en silence. Notre chair porte les messages inconscients de notre humanité. Dans la rage contenue d’une tension érotique, dans un effleurement, c’est l’empire du possible qui s’ouvre à même la peau. Par les regards qui s’inclinent, les corps arqués par le désir, l’échine tressaillant de plaisir, nous communions dans l’étreinte charnelle. Bien que la conscience se voit enfermée dans la solitude de la jouissance, les corps s’éveillent l’un à l’autre, dans une communication défiant tout discours. Libérés enfin du joug de la syntaxe, ils dialoguent, tout entiers livrés à l’érotisme.

Bien que nos corps ne cessent de s’exprimer, la communication quotidienne est parasitée par la violence des grammaires. Nous sommes tiraillés entre deux tendances. Nous cherchons la communication et nous soumettons donc au langage qui nous en ouvre les portes, plaçant jusqu’à nos corps sous sa tutelle. Mais les liens dans lesquels celle-ci nous maintient nous poussent à la transgresser. Seules les pulsions incontrôlables des instincts de mort, la passion charnelle, poussent à l’extrême de ses possibilités notre langage corporel. Le langage devient la cause première de sa propre transgression. Il offre à l’homme la possibilité, unique dans le règne animal, de fuir vers un nouvel état de communication : le dépassement des mots par l’irrationalité radicale des corps, l’animalité par delà l’humanité.

Les interdits établissent le fossé fondamental entre l’homme et la nature.

Ces éphémères accès à l’éternité, annihilant le temps, n’ont pas manqué de produire une série d’interdits. L’humanité, cette opposition radicale à l’animal, passe par la répression de ces moments d’animalité. Les interdits établissent le fossé fondamental entre l’homme et la nature, entre l’instinct et le logos qui nous obsède. On comprend donc pourquoi le domaine du sacré s’est réservé le droit de vie et de mort, le contrôle des corps et de leurs pulsions, la sensualité et la violence. Du sacrifice à l’érotisme, la consommation de la chair est le lieu d’existence silencieuse de l’être humain, celui de l’impossible parole, de l’irrationalité consubstantielle et par là, de la violence et du désordre social. Bien loin des institutions qui le représentent, le sacré repose dans ces interdits.

C’est ainsi dans l’excès qu’apparaît la vérité nue de notre existence commune. Bataille l’a dit dans L’Érotisme en 1957 : si notre condition humaine est celle du discours, la transgression des interdits contraint à la vérité du silence. Il ne s’en peut rien dire qui ne manque sa cible. Eros et Thanatos, les instants de production de la vie, ceux de chavirement vers la mort, ces secondes d’éternité qui nous lient à l’être du monde, confinent à la solitude celui qui chercherait à les traduire. Pourtant, la fusion s’opère, le partage est total, et là où la syntaxe échoue, les corps s’inondent d’une vérité à même la peau. Nulle histoire ne subsiste pour les amants dans ce tiers monde perdu entre un passé oublié et un avenir disparu. Ils deviennent enfin de véritables contemporains, toujours plus absents dans le temps, toujours plus présents dans l’intensité d’un instant de chair partagée. Nous vibrons dans l’amour parce qu’il nous faits dieux. Qu’importent la mort et le temps, qu’importent les devoirs et la morale, dans l’union des corps ? Rien n’existe plus autour que la certitude infinie, que le plaisir universel et sans limite. Point d’arbitraire insaisissable entre des corps qui s’aiment, seulement une totale nécessité. Les instants de vérité, où notre humanité se révèle, épurée de son effort langagier pour échapper au monde animal, se trouvent dans l’incandescence d’un abandon total à l’être, dont nous ne pouvons rien dire.

 Seul face au texte, j’éprouve ma solitude comme une communion,
j’introduis en lui ma puissance érotique.

« Alors le vieux mythe biblique se retourne, la confusion des langues n’est plus une punition, le sujet accède à la jouissance par la cohabitation des langages, qui travaillent côte à côte : le texte de plaisir, c’est Babel heureuse. » Roland Barthes (Le plaisir du texte, 1973) magnifie la rencontre entre l’érotisme et le langage. Dans le plaisir de la lecture, le sacré point enfin entre les lignes. L’interstice séparant deux mots, si vide, si arbitraire, s’inonde tout à coup de l’infini des possibles qu’il refusait. Le matériau brut de la langue, ce système organique, véritable société close, n’a pas disparu. Mais la tension érotique qui s’introduit fonctionne à la manière de l’activité nocturne des métropoles les plus organisées, sérieuses et besogneuses. La jouissance de la lecture reproduit cette absence au monde de l’idée claire, du soleil platonicien, elle introduit à la transgression, à l’indicible. Toujours en quête de la figure qui s’adresse à moi, j’aperçois un coin de chair, et vibre de cette vision soudaine.  Barthes cite Lacan : « Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle, comme tel, ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes… » Seul face au texte, j’éprouve ma solitude comme une communion, j’introduis en lui ma puissance érotique. Ce texte qui me surprend à l’aimer soudainement d’un désir charnel, j’y déverse ma passion.

Le langage littéraire, langage de désir, s’offre à la multitude des lecteurs anonymes, qui pour une part d’entre eux, oseront la transgression. C’est par l’introduction de cette sacralité érotique que la littérature prend tout son sens. Elle offre à jouir, et nous jouissons en elle. Rite dionysiaque, la lecture amoureuse libère aussi bien celui qui s’y adonne que le langage lui-même, en faisant sauter les barrières de son usage ordinaire. Elle conduit l’élan orgiaque où se rencontrent l’origine de la vie et l’instant de la mort, déplaçant ainsi le lieu du sacré là où seules les minutes éreintantes où nous nous y perdons sont touchées. La littérature offre l’exutoire entre la convenance niaise et l’excès destructeur, dans une rêverie sacrée où tous les désirs, les angoisses et les agressivités se tiennent à l’écart du monde, prêts à être vécus à tout instant.

Matthieu Lacombe