Léone Métayer

Léone Métayer

CE n’est pas difficile de reconnaître les enfants du libéralisme. Il se peut même qu’aucune génération n’ait été si conforme esthétiquement. Ce serait pourtant difficile de déceler une idéologie quelconque parmi ces jeunes impeccables, assis dans des cafés style XXIe siècle (peu importe que le phénomène ait commencé en Nouvelle-Zélande), aux Macbooks et aux carrières aussi diverses que leurs parcours pédagogiques internationaux. Experts en la satisfaction de nos envies, nous concevons la vie comme un dédoublement entre devoir et plaisir, et non pas comme un chemin vers l’unité de la sagesse, vers l’accomplissement d’un idéal, fut-il divin ou terrestre. Maintenant que les frontières culturelles sont dissoutes, autrement dit, maintenant que la standardisation induite par les multinationales a effacé toute sensation d’altérité parmi les capitales occidentales, l’appel du patriotisme n’est plus d’actualité.

Lorsque nous voyageons, nous cherchons des vestiges du passé, l’identité de chaque endroit n’étant plus l’endroit dans sa manifestation contemporaine, mais ce qu’il reste de son authenticité. D’où le besoin de renouer avec le vinyle, la photographie argentique, les retraits aux fermes, et tout ce qui semble garder cette substance perdue par la perte des références absolues, de l’étalon-or, des idoles. La vie nocturne, si libératrice pour nos parents, perd son charme à mesure qu’elle devient un essai de répétition de cette ambiance mythique années soixante-dix et quatre-vingts : le disco nous fait encore danser mais, comme tout, il n’est pas à nous, et la sensation inquiétante que personne ne voudra raviver notre culture juvénile dans vingt ans, si elle n’a jamais existé, est de plus en plus forte.

Une décennie sans développements culturels notables indique une décennie de distraction répandue. Ayant appris, dès l’enfance, comment faire d’un piètre outil un deuxième mode de vie, nous coexistons avec un monde virtuel extrêmement artificiel qui facilite un ajournement constant de la conscience de soi. Le narcissisme, très souvent décrié, est seulement l’un des problèmes qui s’ensuivent, même si l’on pourrait considérer le culte de l’image comme cause principale de l’abrutissement de la jeunesse contemporaine, générateur de l’affaiblissement psychologique, ne pouvant élargir la pensée au-delà du moi sensible. Ce qui semble plus grave, c’est la diminution de la capacité de discerner les contradictions au sein même de notre pensée, depuis longtemps accablée par une surabondance d’informations manipulées à l’échelle globale. Voulant avoir une opinion sur tout, nous finissons par nous faire l’écho de l’élite médiatique internationale, celle qui renforce ce même libéralisme qui nous a dépouillés en premier lieu du poids existentiel. Et le cercle se ferme.

Sofía Crespi de Valldaura