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CETTE TRIBUNE sera nette et tranchée, destinée non pas à brusquer mais à faire réfléchir. Elle souhaite faire entendre une voix discordante dans la partition monodique jouée à l’unisson par les journalistes télévisés et la plupart des hommes politiques de gauche et de droite, depuis le 23 avril dernier. Elle veut faire œuvre de clarification. Sa finalité n’est pas d’être vainement provocatrice mais utilement polémique, non pas de fermer le dialogue mais d’ouvrir la discussion sur des bases rationnelles qui ne soient pas binaires. Personne ne prétend détenir la vérité, ou plutôt tout le monde le pense, et c’est pourquoi quelque chose comme une discussion peut avoir lieu.

Ce que Jean-Luc Mélenchon, et nul autre, aura fait pendant cette campagne, c’est ramener dans le giron de la République et dans le sillon de la démocratie des électeurs qui en étaient dégoûtés et pensaient que le seul recours à cet état de fait était de voter Front national. Ces gens, même s’il y en a quelques-uns, ne sont pas tous de triviaux racistes et sont souvent plus à plaindre qu’à mépriser ; ils sont, sociologiquement et statistiquement, plutôt pauvres, plutôt jeunes et sans avenir, et plutôt peu diplômés. L’attitude la plus républicaine consiste à s’adresser à eux et non, comme l’ont fait la plupart des candidats et Emmanuel Macron le premier, à les ignorer en s’en remettant aux autres.

Ce que Jean-Luc Mélenchon, et nul autre, aura fait pendant cette campagne, c’est obtenir 43,39% à Saint-Denis (contre 23,02% pour Macron), 32,62% à Trappes (contre 17,65% pour Macron), 24,72% en Guyane (contre 24,29% pour Le Pen et 18,75% pour Macron), 24,53% à La Réunion (contre 23,46% pour Le Pen et 18,91% pour Macron), 24,82% à Marseille (contre 23,66% pour Le Pen et 20,44% pour Macron). Et dans les quartiers nord de Marseille, mis à part le 13e arrondissement où Mélenchon arrive derrière Le Pen mais devant Macron, 35,8% dans le 14e (contre 27,1% pour Le Pen et 17,82% pour Macron), 36,9% dans le 15e (contre 27,03% pour Le Pen et 16,88% pour Macron) et 36,98% dans le 16e (contre 29,16% pour Le Pen et 15,1% pour Macron). Sans parler de la jeunesse de 18 à 24 ans, dont on disait qu’elle votait majoritairement pour le FN, et où Mélenchon, avec 30% de suffrages, devance Le Pen (21%) et Macron (18%).

Jean-Luc Mélenchon est donc le seul homme politique français actuel à pouvoir, et à avoir déjà fait, reculer le Front national. Ce FN qu’on nous a longtemps promis à 30%. Parce que c’est le seul homme politique à avoir concrètement récupéré le vote de ses électeurs et à leur avoir donné un nouvel espoir. Que l’on cesse de mépriser ces gens. Qu’on leur dédicace plutôt des livres, comme l’a magnifiquement fait le philosophe Bernard Stiegler en 2002 en ouverture de sa conférence « Aimer, s’aimer, nous aimer » : « Je dédie cette conférence aux électeurs du Front national dont je me sens proche. Je me sens proche d’eux parce que ce sont des gens qui souffrent et qui me font souffrir. » Telle est la seule réaction humaniste.

Mais voilà. Nous sommes sur le plateau de France 2, le 23 avril dernier. Jean-Luc Mélenchon n’a pas formellement appelé à voter Emmanuel Macron, l’homme dont tant de militants, d’écrivaillons et de griots journalistes ont couvert et couvrent de boue le candidat de la France insoumise et le présentent volontiers comme populiste ou communiste. Des amis me disent, bien qu’ils le détestent, qu’ils auraient voté pour lui au second tout s’il avait affronté Marine Le Pen, au nom du « front républicain ». Mais quoi ? Mélenchon est-il un populiste crasseux, ami des dictateurs, ou un républicain démocrate ? Il faut choisir. Que cesse ce double langage.

Pendant ce temps, les politiciens de droite et de gauche cherchaient déjà à se recaser.

On reproche à Mélenchon de ne pas avoir déclaré, deux heures après l’annonce des premières estimations et dans l’attente des résultats définitifs, qu’il fallait faire barrage au Front national. On reproche à Mélenchon, dans le feu irrationnel de l’émotion, de ne pas avoir immédiatement appelé à voter pour celui dont il considère le programme comme une sérieuse menace pour notre pays et le premier responsable de la montée du FN. On fait abstraction des sondages et du bon sens qui montrent, en toute logique, que deux tiers des insoumis voteront pour Macron au second tour. On passe sous silence la consultation future. On prend les insoumis pour des moutons qui obéissent à un chef. On accuse Mélenchon, sans y voir de contradiction, de personnaliser le pouvoir et de ne pas donner d’ordres.

Le plateau de France 2, dimanche 23 avril, a incarné ce que Mélenchon appelle « la caste » ; le temps d’une soirée, son concept a coïncidé avec sa réalité matérielle. Les médias y occupent une place centrale : ils somment les gens de se prononcer sans réfléchir, les enferment dans des logiques binaires tels que le « ni-ni » et parlent de « front républicain » sans prendre la peine d’en préciser le contenu. La télévision a été, dimanche dernier, facteur d’abrutissement et source d’une abyssale bêtise.

Cette télévision est une farce jouée par de mauvais acteurs et qui n’a hélas que trop de sens. La pièce montée dimanche dernier, cela fait vingt ans qu’elle la travaille.

Jean-Luc Mélenchon, donc, n’est pas assez républicain, du moins pas quand on estime qu’il devrait l’être. On s’étonne, ou feint de s’étonner, que Marine Le Pen fasse aujourd’hui des appels du pied à ses électeurs. On le déplore. Mais qui n’a eu de cesse de répéter sur les plateaux de télévision et dans les meetings que le programme économique de Mélenchon était sinon similaire, du moins très proche de celui du Front national ? Que son patriotisme rejoignait dans un commun populisme la xénophobie frontiste ? Qu’il voulait importer en France le modèle dictatorial de pays étrangers ? Les responsables de la France insoumise ? Non, bien sûr que non. C’est la presse écrite, c’est la radio, c’est la télévision, y compris publique, et pas seulement Les Échos et Le Figaro. Le bourrage de crâne a bien fonctionné. Ils invoquent les déclarations de Marine Le Pen, alors que ce sont eux qui les ont rendues audibles.

Le « front républicain », disent-ils. Rappelons-leur, puisqu’ils ne le savent pas, que la « République » est un concept politique qui exige un remplissage sociologique et économique. La République, au sens strict et idéal, c’est le primat de l’intérêt général, le consentement au pouvoir établi, la souveraineté populaire et la séparation de l’État, de la religion et de l’argent. C’est pour cela qu’Emmanuel Macron, s’il est élu, l’aura été démocratiquement et que nous serons tenus de respecter le scrutin. Mais c’est aussi pour cela que je ne considère pas qu’Emmanuel Macron soit républicain. Le macronisme, bien sûr, n’est pas un lepenisme, même si la pseudo-logique du « ni-ni » cherche à faire croire que les insoumis le pensent. Mais cela ne suffit pas à rendre républicain un homme qui veut réformer le code du travail par ordonnances, supprimer l’assurance-chômage pour le chômeur qui refuse deux emplois « décents », renverser la hiérarchie des normes dans les entreprises, diminuer la protection sociale, supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, étendre les méfaits du libre-échange ou encore qui tolère qu’un chauffeur VTC gagne le SMIC en travaillant 60 heures par semaine (le fameux emploi « décent »). La nature républicaine de ces mesures reste à prouver.

Pour mémoire, les deux penseurs à l’origine de l’ordre économique actuel, Friedrich von Hayek et Milton Friedman, ont applaudi l’assassinat de Salvador Allende au Chili en 1973 par le général Pinochet. Hayek avait même déclaré à l’époque : « Je préfère une dictature libérale à une démocratie anti-libérale ». Le libéralisme ne va pas nécessairement de pair avec la démocratie, et les libéraux feraient bien de se remettre en cause de temps à autre. Qu’on ne me serve pas comme objection la distinction byzantine entre libéralisme et néo-libéralisme. Macron, c’est son droit, colle au programme néo-libéral. Et il a, comme tout néo-libéral, une doctrine sociale qui a pour nom la « main invisible », que n’invoquaient pas les libéraux du XIXe siècle.

Qu’on n’argue pas, surtout, d’un changement d’attitude de Mélenchon par rapport à 2002. C’est la situation qui a changé ; Chirac, gaulliste, fait figure de collectiviste à côté d’Emmanuel Macron. Et quand le premier avait adopté un ton mesuré et de circonstance, le second a laissé éclaté sa satisfaction et son arrogance. Qu’on n’argue pas non plus de sa géopolitique. Mélenchon n’a jamais voulu importer en France le système vénézuélien, pas plus que Macron, que le commerce avec le Qatar et l’Arabie saoudite ne gêne guère, ne veut importer le modèle saoudien. Mais la géopolitique est aussi une géo-économie. Celle de Macron est plus que discutable. Le traitement médiatique en a voulu autrement. Qu’enfin le PS, qui a proposé la déchéance de nationalité, et Les Républicains, qui ont flatté l’électorat catholique traditionaliste, cessent de donner des leçons. On voit comment ils luttent contre le FN. En braconnant sur ses terres.

Mélenchon disait, après les élections américaines, que les Clinton font les Trump. Il se trouve que les Macron font les Le Pen, et inversement. Messieurs les journalistes et les politiciens de tous bords, le FN est à nouveau au second tour. Voilà votre bilan. Vous auriez mieux fait de parler davantage de la transition écologique, cruciale pour l’humanité, et qu’aucun des deux candidats présents au second tour n’a mise à l’ordre du jour.

D’après les sondages, un quart des électeurs de Fillon pourraient voter FN au second tour. On comprend pourquoi. Environ 16% des électeurs de Mélenchon hésitent à en faire de même. On comprend aussi pourquoi, pour d’autres raisons. Il ne faut pas en avoir honte. C’est notre fierté d’avoir fait en sorte que ces gens, qui votaient auparavant pour le Front national, aient voté le 23 avril dernier pour Jean-Luc Mélenchon. N’ayez crainte, ils voteront à nouveau pour lui aux prochaines élections. S’y joindront les électeurs de Hamon qui auront compris que le PS a tiré sa révérence.

Le résultat du 23 avril n’est pas pour la France Insoumise une fin, mais un commencement. Les insoumis, bien que déçus, en sont sortis plus motivés et résolus que jamais et sauront transmuer leur dégoût en espoir.

Je souhaite qu’Emmanuel Macron soit le prochain président de la république ; il le sera, avec un taux d’abstention record.

Arthur Cebal

Étudiant en master 2 de Philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne
et en master 2 de Théorie politique à Sciences Po Paris