Si des établissements comme la Sorbonne continuent d’inspirer le respect, il est courant d’entendre dire que l’Université ne vaut plus rien. Professeurs désintéressés (car enseigner est souvent une obligation), élèves médiocres, programmes faibles, niveau trop bas et taux d’échec explosant les records : les établissements français ne font plus rêver. Le tumblr « Université en ruines » poste régulièrement des photos des locaux, toujours plus glauques, des facultés – de province comme parisiennes.

A ce sujet, et sur bien d’autres points, les facultés parisiennes ne sont pas mieux que leurs concurrentes. Ainsi, Marine, étudiante à l’Université Paul Valery de Montpellier en psychologie, récemment transférée à Paris Descartes, compare les deux universités : « A Montpellier les locaux étaient plus grands, le campus mieux organisé mais l’organisation et l’enseignement étaient vraiment mauvais. Le pire c’était le tirage au sort pour savoir qui reste/qui part parce qu’il n’y avait plus assez d’argent pour garder tous les étudiants. A Descartes, l’enseignement est mieux mais c’est vraiment réac’. Il y a un refus des méthodes modernes, d’internet… En plus, on est regroupés entre élèves de psychologie, donc il y a une seule ligne de pensée, c’est très pesant. »

Les enjeux sont donc visiblement différents entre les établissements mais le décalage reste le même… Et les élèves sont laissés sur la touche. A l’Université Pierre et Marie Curie, par exemple, le taux de réussite en première année de licence est seulement de 37%, avec des effectifs énormes. De nombreux élèves se trouvent alors en situation d’échec, et on peut penser que c’est  dû aux méthodes qui présentent un immense décalage par rapport au lycée : l’étudiant se sent délaissé parce que le suivi est moindre. Théophile, étudiant en deuxième année dans le double cursus entre Sciences Po et l’UPMC résume cela de la façon suivante : « à la fac, les gens sont prêts à te faire une place. Mais pour ça, il faut que tu ailles la chercher. ». Et pourtant, l’UPMC est la première faculté de France, devant l’ENS Paris et Polytechnique, et elle se classe 35e mondiale au classement de Shanghai. De même, près de 92% des diplômés Bac+5 sortant d’une université trouvent un emploi en France – un résultat comparable à ceux des grandes écoles.

Alors comment l’Université fait-elle pour rester dans la course, quand elle est déconsidérée et concurrencée de toute part ? Elle a su s’adapter et diversifier son offre afin de concurrencer les grandes écoles. Prenant sans doute conscience que son offre de licence n’est plus suffisante pour attirer les bons élèves – à part dans des domaines tels que le droit ou la psychologie qui sont restés très universitaires – elle a développé une série de parcours spéciaux, tissant un vrai réseau avec les Universités et certaines grandes écoles. C’est ainsi que Sciences Po Paris a vu apparaître les Scubes, SMASS et SPIV,  et que Paris IV a développé des doubles cursus aux noms aussi poétiques que « Sciences et Philosophie » ou encore « Histoire – Information – Médias ». Les universités ont installé un système de sélection à l’entrée de ces doubles cursus afin de créer des classes réservées aux bons élèves – ce qui est une nouveauté. Le rythme de ces cursus est forcément plus élevé que celui des licences et demande un investissement personnel important. Cependant, les facultés ont compris que ce genre de parcours, qui apparaît souvent comme une alternative aux classes préparatoires, attire des élèves d’un niveau meilleur que ceux qui fréquentent habituellement les universités. De plus, l’université permet aux élèves de rester plus polyvalents et de moins se spécialiser, ce que ne permettent pas les écoles ou les classes préparatoires. Ce fait se vérifie principalement dans le cas des prépas scientifiques, puisqu’elles sont extrêmement spécialisées et que les matières littéraires y sont peu enseignées, mais c’est vrai aussi dans le cas des prépas littéraires. Certes, les passerelles entre les différentes voies sont toujours possibles mais le double cursus a l’avantage de ne pas enfermer l’élève dans une voie qui semble toute tracée et le force à réinventer son parcours. Il ouvre ainsi une nouvelle voie dans l’enseignement supérieur, plus générale et moins déterminée mais d’un niveau tout aussi bon.

Ces cursus n’en sont pourtant qu’à leurs balbutiements. Difficile, donc, de vraiment évaluer l’impact de ces parcours sur la vie des étudiants, et c’est d’ailleurs la plus grande angoisse de l’élève de bicursus : « et si au final tout cela ne servait à rien ? » Pourtant, il faut admettre que l’université a le mérite d’ouvrir l’esprit de ces élèves qui, conditionnés, seraient pour beaucoup restés aux portes des classe préparatoires. Parce qu’il est courant de voir des élèves qui, orientés par un enseignant bien intentionné, se retrouvent enfermés dans des prépas extrêmement spécialisées alors qu’ils n’ont pas du tout le profil de ce genre d’enseignement. La prépa est un parcours particulier qui ne convient pas à tout le monde. Les doubles cursus ne sont pas loin de demander autant d’investissement, mais la philosophie n’est pas la même. Jérémie, étudiant dans le bicursus « Sciences et Sciences sociales » entre Sciences Po’ et l’UPMC explique : « La vraie différence avec la prépa, c’est que tu as une marge de manœuvre. Le but ultime du bicu’, ce n’est pas un concours, c’est un diplôme, encore que c’est aussi ce que tu fais pendant tes études. Tu n’es pas seulement concentré sur le futur, mais aussi sur comment tu vis ton présent (…) » et Théophile de préciser : « A l’inverse de la prépa, les doubles cursus permettent de faire son propre parcours en fonction de ses découvertes associatives, disciplinaires, ou autres. » Le double cursus n’est donc pas un concurrent direct de la prépa mais bien une alternative qui peut permettre à chacun de trouver sa voie.

Ainsi, l’Université propose, avec les doubles cursus, un chemin de traverse qui permet aux étudiants de s’épanouir, tout en ne restreignant pas leur appétit scolaire. Cette diversification de l’offre sert à la faculté tout comme aux élèves et elle est une preuve, s’il en faut, que le secteur public de l’enseignement supérieur est capable d’adaptation. Les universités ont su sortir, objectivement, des clichés qui leur collent à la peau et ont réussi à redorer leur image, sinon aux yeux du grand public, du moins à ceux des initiés, et elles s’assurent de beaux lendemains.

 Marie Darcas