De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, l’ultra-étatisme traverse le débat politique. Souvent invraisemblable, il irrigue la société française depuis 1945. Trois critères le distinguent de l’interventionnisme d’État.

PAR opposition à l’étatisme qui, après avoir interrogé l’efficacité de l’intervention de l’État, conclut à sa pertinence, l’ultra-étatisme ne soulève jamais cette question : il se contente d’exposer la gravité d’un problème, sans chercher à savoir s’il est possible de le pallier et, si oui, dans quelle mesure.  Ce biais transparaît particulièrement dans le traitement médiatique et politique de la fraude fiscale. Quatre-vingts milliards d’euros seraient perdus chaque année, comme le proclament nombre de journaux et de politiques. Ce chiffre représente l’estimation des recettes supplémentaires qu’engrangerait l’État, si certains contribuables n’échappaient pas à l’impôt. Une telle estimation n’est donc qu’une fiction comptable. Elle n’a de sens que dans une réalité où une politique de lutte contre la fraude fiscale est parfaitement efficace, réalité qui n’est pas et ne sera jamais la nôtre. Et même sous cette hypothèse, ce type de politique a toujours d’autres effets néfastes sur les finances publiques. L’intensification des contrôles a un coût, et peut inciter les contribuables qui n’acceptaient de vivre sur le territoire qu’en fraudant partiellement les impôts à quitter le pays. Le contrôle des capitaux proposé par les souverainistes tarirait de plus le flot des investissements étrangers. Cette façon absurde de présenter la fraude fiscale est ainsi une des marques de fabrique d’un ultra-étatisme ordinaire.

Critique du conservatisme agrégatif.

L’ultra-étatisme se manifeste en second lieu dans ce qu’on peut nommer en jargonnant « le conservatisme agrégatif ». C’est un conservatisme qui étend continuellement son objet, la définition de ce qui doit être conservé. Ainsi, la doctrine ultra-étatiste transforme des caractéristiques contingentes de la fonction publique, comme la sécurité de l’emploi ou l’existence de certaines subdivisions territoriales (par exemple le département), en composantes essentielles à celle-ci. Dans cette logique, la volonté de supprimer ces éléments ou ces secteurs ne signifie plus qu’on cherche à réformer la fonction publique mais qu’on souhaite la supprimer. Ce conservatisme s’appuie parfois sur une argumentation sophistique qui souligne l’ancienneté ou la spécificité nationale de ces dispositions, faits qui ne prouvent en rien leur pertinence. L’exemple de la sécurité de l’emploi est à ce titre très probant. Aucun candidat à l’élection présidentielle de 2017 ne propose de supprimer la sécurité de l’emploi des fonctionnaires. Seule une candidate à la primaire de droite défendait cette mesure. Pourtant, ne peut-on pas penser que la mission de service public est bien trop noble pour tolérer l’impunité d’une minorité d’agents publics inefficients ? Ceux qui ont fait leur scolarité dans l’enseignement public ont vu se côtoyer d’excellents professeurs, dévoués, et d’autres qui n’auraient jamais dû enseigner, incompétents, menant systématiquement leurs élèves à des échecs académiques et qui cependant ne pourront jamais perdre leur poste. Le conservatisme agrégatif a transformé des dispositions aussi contestables que la sécurité de l’emploi en caractéristiques évidentes, intrinsèques à l’État français.

Les faux arguments des souverainistes.

L’ultra-étatisme transparaît enfin dans la persistance de l’idée selon laquelle l’État français se serait effrité au rythme des offensives néo-libérales. Marine Le Pen et ses compères souverainistes nourrissent en particulier ce fantasme. Il leur permet de fournir une explication mono-causale des tourments que connaît la France depuis un demi-siècle. Or, même les économistes atterrés ont admis, dans une intervention à l’ESSEC, que la croyance en un désengagement massif de l’État français est infondée. Certes, ces trente dernières années ont vu un désengagement conjoncturel de l’État et un recul du planisme, mais ces faits apparaissent marginaux au regard des grandes dynamiques qui animent le pays depuis plus de quarante ans. À partir des années 1980, la pression fiscale et les dépenses publiques ont en effet bondi respectivement d’une dizaine et d’une vingtaine de points de PIB, alors que la tendance était même inverse dans les autres pays développés. L’impôt sur les sociétés françaises demeure le plus haut des pays européens. Entre 1980 et 2009, l’emploi public a augmenté deux fois plus vite que l’emploi privé (36 % contre 18%).

Avant le drame de Vichy, l’État français était plutôt désengagé.

Le fort ancrage de l’ultra-étatisme en France tient au contexte historique dans lequel il est né. La première vague étatiste d’ampleur en France coïncide avec la régénération du mythe républicain après le drame de Vichy. Auparavant, l’État français était assez désengagé, exception faite de la parenthèse dirigiste de la Première Guerre mondiale et du recours fréquent au protectionnisme agricole. Après la Seconde Guerre mondiale, les bases d’un État interventionniste sont posées en parallèle de celles d’une nouvelle identité républicaine, qui intègre notamment l’héritage de la résistance. Voilà l’une des origines de l’attachement profond des Français à l’intervention étatique. D’autre part, cette phase est celle d’une prospérité sans précédent en France. Comment être surpris, dès lors, que certains politiques infèrent qu’un retour à cet interventionnisme tentaculaire permettra un nouveau décollage économique ? En vérité, dans un contexte où la productivité croît bien moins vite, où la France ne domine plus commercialement les pays du Sud, un État omnipotent perd toute sa pertinence économique et sociale.

Louis Fréget