« Il descendit voir cette ville et cette tour. » Si Babel est communément associée à la tour, à la confusion des peuples et des langages, qu’en est-il de cette « ville » dont parle le mythe ? Pour en proposer une lecture spatiale, c’est d’abord l’espace textuel qu’il faut investir. Car au-delà de la concision des neuf versets bibliques, qui semble refléter la concentration humaine et architecturale de la tour, une opposition nette se dresse entre les lignes. Une opposition chronologique et spatiale.

UNE PETITE -- Roman Cadre

Photographie par Roman Cadre

LES hommes passent, via un châtiment divin, d’une langue unique à une situation où « ils n’entendent pas la langue l’un de l’autre ». Mais la répétition du terme « dispersion » est autrement intrigante et peu souvent notée. Le désir d’éviter cette dispersion est d’abord clairement indiqué (« que nous ne soyons dispersés sur la face de toute la terre »). Cette dispersion semble ensuite être le pendant spatial de la confusion des langues : « de là-bas, il les dispersa sur la face de toute la terre. » Une lecture rétroactive du mythe permet de mettre en valeur un conflit entre deux modèles d’organisation spatiale incompatibles : la concentration et la dispersion.

L’unité linguistique, sociale et spatiale, qui se traduit par une élévation architecturale, semble être ardemment poursuivie par les hommes, tandis que la dispersion est crainte et subie en tant qu’elle crée de la différence entre les groupes. Le châtiment de Babel aboutit à la création de frontières linguistiques, mais aussi spatiales. Il serait en quelque sorte à l’origine de l’hétérogénéité intrinsèque de l’espace géographique, de la différenciation spatiale. La prospérité est liée à la centralisation de ce groupe humain homogène dans « une vallée au pays de Chinear », comme si la concentration spatiale était vectrice de religion, au sens de re-ligere, de liant, alors que la séparation et le morcellement spatial seraient des punitions.

Est-ce que cette opposition binaire dans les organisations spatiales, entre concentration et dispersion, et les caractéristiques qui y sont associées, continuent de structurer l’aménagement urbain actuel ? Dans son article « Penser la ville : un impératif sous toutes les latitudes » (2007), Jacques Lévy ne mentionne pas directement la transposition de ce couple à la ville actuelle, mais il propose un modèle qui le recompose. Nous sommes à nouveau confrontés à un contraste binaire entre la ville compacte et la ville diffuse, mais un contraste qui requalifie la hiérarchie babélique.

Le modèle de la concentration urbaine

Le modèle d’Amsterdam est celui de la ville compacte qui associe diversité et densité, de la ville qui tend à maximiser l’avantage de la concentration, c’est-à-dire la coprésence et l’interaction du plus grand nombre d’opérateurs sociaux. Ici, la concentration spatiale, certes, mais aussi l’hétérogénéité et les interactions sociales, sont valorisées par rapport à l’étalement urbain et à l’uniformisation d’espaces distincts. C’est une vision optimiste qui fait de la ville le lieu de toutes les opportunités et de toutes les rencontres potentielles. Lévy opère un déplacement du paradigme biblique. L’hétérogénéité n’est plus à considérer comme une sanction issue de la division mais au contraire comme caractéristique intrinsèque de la concentration spatiale.

Le critère déterminant de cette analyse est la gestion de l’accessibilité et de la mobilité. Les métriques pédestres, ou les « circulations douces », comme on peut l’entendre aujourd’hui, favorisent les interactions entre groupes sociaux ou individus divergents. C’est ce que Lévy appelle les IMACs (Interactions multi-sensorielles aléatoires de contact). Marcher ou faire du vélo dans la rue favorise bien plus les rapports sociaux, même fortuits (et c’est ce qui fait la richesse de la ville), que faire le trajet seul dans sa voiture. Malgré une démarche encore très modélisatrice, Jacques Lévy a le mérite de nous offrir la possibilité d’une lecture, certes en partie inversée, mais babélique tout de même du contexte urbain actuel, en partie parce que la dispersion continue d’être considérée comme la fin de la ville, et la concentration spatiale (et verticale ?) comme la meilleure situation possible.

Mais cette recomposition partielle du mythe de Babel est-elle au goût de tous ? Concentration spatiale et hétérogénéité deviennent, pour certains, synonymes de tensions sociales. Nous pouvons imaginer l’idée qu’il y a ait un seuil de tolérance de la différenciation : en d’autres termes, un individu peut préférer ne pas être complètement entouré d’étrangers, de personnes avec qui il ne partage qu’une localisation géographique. Qu’en est-il alors de la promotion de l’étalement et de la dispersion ? Les Babéliens ne pourraient-ils pas se satisfaire de ce qu’ils obtiennent ?

La fragmentation choisie de la ville

On observe en effet qu’à la quête d’une concentration urbaine hétérogène s’oppose la fragmentation choisie de la ville en autant d’espaces homogènes et différenciés. Avec les gated communities, les edge cities — l’influence du modèle américain est considérable dans ce domaine — et la recherche de l’entre-soi, le châtiment divin prononcé contre les Babéliens devient un idéal de vie ou un synonyme de richesse et de développement. Les images aériennes de Sun City, charmante « ville » de l’Arizona, fournissent un aperçu saisissant des traductions spatiales de ce modèle émergent d’organisation de l’espace urbain. Située à la périphérie de Phoenix, elle mêle étalement géographique et concentration « arrangée » d’un groupe homogène sélectionné. En l’occurrence, des retraités à la recherche de sécurité et de tranquillité.

Cet exemple, qui consiste en la valorisation et la spécialisation des espaces péri-centraux, montre à quel point les termes spatiaux définis dans le mythe de Babel sont en perpétuelle réinterprétation. Le développement de ce type d’organisation spatiale reflète à la fois un problème d’interactions sociales, mais aussi une incapacité des pouvoirs publics à empêcher ces initiatives individuelles de relocalisation préférentielle, qui finissent par se traduire par des mouvements collectifs de ségrégation socio-spatiale. La centralisation hétérogène est ici évitée à tout prix au profit d’une certaine harmonie.

Babel, Amsterdam, Johannesburg, Sun City : d’une ville à l’autre, le couple concentration / dispersion semble continuer de structurer les logiques de l’organisation spatiale en milieu urbain. Successivement recherchées, décriées ou contraintes, ce sont des modalités qui permettent encore d’analyser la diversité des villes actuelles. Une diversité elle-même babélique.

Corten Pérez Houis