Il y a des caméras dans le métro et des publicités. La femme est exploitée. Emma Watson est attaquée parce qu’elle expose ses seins. Personne ne lui reproche de ne pas les montrer suffisamment. Nous vivons pourtant sous le règne de la transparence. Nous croulons sous les images.

Lucie Termignon, série Babel

Lucie Termignon, série Babel

REPARTONS de zéro. Dans la Genèse, la Terre à peine séchée des eaux diluviennes, Dieu jure de ne plus jamais abattre sa colère sur les hommes. Il déclare forfait, il est las, l’homme est mauvais depuis les origines. Alors, quand il découvre ce qu’on fait à Babel, un chapitre plus tard, il s’exclame : « Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. ». Les hommes sont sur le point d’arriver à leurs fins : laver le péché originel, s’unifier, instaurer l’ordre. Dieu confond alors les langues et rétablit le péché originel qui rend le monde insaisissable, et donc vivable, puisque les mots se multiplient entre l’homme et lui. Dieu initie le règne de la séparation.

Les images se placent entre les spectateurs
et les empêchent de se lier directement.

Dans La Société du spectacle, Guy Debord explique que le règne du spectaculaire n’est autre que celui du séparé. Dans sa Thèse 4, il écrit : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Sous forme romanesque, Marcel Proust mettait cela en scène bien des années plus tôt. La cristallisation, amoureuse ou non, est le phénomène qui, d’une personne sans cesse changeante, construit une image fixe à laquelle le réel échappe en permanence. Le Narrateur est toujours troublé de constater que le grain de beauté d’Albertine n’est pas où son souvenir l’avait placé. Les images, proliférant, se placent entre les spectateurs et les empêchent de se lier directement.

Pour cette raison, peut-être, Dieu interdit aux Juifs la représentation. On ne représente pas le sacré. Mais les catholiques, après maintes querelles byzantines (sans jeu de mot), introduisent la représentation dans la pratique religieuse et ouvrent une porte à l’art. C’est que le sacré est parfaitement étranger au catholicisme. Déjà sauvés, l’union déjà réalisée dans la Pentecôte, les hommes n’ont plus qu’à jouir d’un monde promis à la destruction et dont l’incarnation s’est envolée avec le Christ. Au sacré se substitue le Mystère du tombeau vide que l’on peut peindre ou sculpter sans jamais le toucher. L’image joue alors le rôle du simulacre qui confirme le réel dans son absence. Elle tend vers lui mais ne fait que le représenter.

L’art contemporain inverse le rapport à l’image. 

C’est devenu l’un des stéréotypes de l’art contemporain que d’avancer qu’il se fonde non pas sur la représentation mais sur la présentation. En effet, jusqu’à la modernité, quand le corps de la femme est devenu, notamment avec Courbet (L’Origine du monde) ou Manet (L’Olympia), le nouveau lieu du réel insaisissable, jusqu’à cette chère Albertine dont les yeux mentent toujours, ou pire, dissimulent au Narrateur, l’artiste dresse des simulacres d’une matière qui lui glisse entre les doigts.

À l’inverse, l’art contemporain effectue une rupture. On ne représente plus le monde, on le présente. On prélève un objet tiré du quotidien et on le soumet au regard du spectateur. On sous-entend donc que cet objet est lui-même réel et qu’on peut en gloser sans jamais toucher le fait qu’il est sans réalité, puisqu’il est visible par tous. L’art contemporain inverse donc le rapport à l’image, elle n’est plus la marque du réel manqué mais au contraire le signe de l’union, entre l’homme et son environnement, dont on ne questionne plus l’existence.

L’image toute-puissante est impuissante à représenter. 

Au-delà de l’art contemporain, ce sont toutes les images qui nous entourent qui sont incapables d’être séparées de l’objet qu’elles sont censées désigner. Ainsi croise-t-on des images qui ont une vie propre, par exemple l’image de la femme qu’il s’agit de ne pas dégrader. L’image toute-puissante est, par conséquent, impuissante à figurer quoi que ce soit. Elle s’est collée à l’objet pour devenir, non plus son double irréel, mais sa réalité. L’étreinte entre l’image et la chose s’est resserrée au point que les deux copulent allègrement. Et le trou dont elles peuvent témoigner, autrefois celui du tombeau puis celui de la chatte, est bien étranger à l’homme contemporain. N’allez pas croire que cela est pour son malheur.

Un premier temps, l’homme s’est plaint du flicage généralisé. Mais dans un monde où tout est image, et qui est donc sans image, que pourrait-on encore cacher ? L’image ne renvoie plus l’homme à sa dérision en le séparant du réel, elle l’unit au monde ou plutôt au flux d’images qui l’a avantageusement remplacé. Elle lui donne chair, une chair faite de la même étoffe que les cauchemars. Et ce n’est pas Théo qui dira le contraire : « Je savais que là où on était, il n’y avait pas de caméras, j’ai réussi à me débattre, je suis parti devant les caméras. »

Ludovic Fillols