Depuis trente ans, la convergence des techniques relatives aux NBIC (en médecine, neuroscience, informatique, etc.) ouvre des perspectives inédites, qui risquent de bouleverser les rapports sociaux et de transformer le corps humain. Un débat aujourd’hui bioéthique.  

Elon Musk a développé une nouvelle société, Neuralink, visant à créer un implant neuronal pour faire de nous des cyborgs. Cette interface « Homme-machine » a pour but de nous faciliter la vie, en permettant l’apprentissage instantané, en nous connectant aux objets de notre environnement ou en soignant des maladies neurodégénératives. Cette technologie de rupture radicale est rendue possible par la convergence NBIC. Les NBIC sont l’acronyme anglais pour « Nanotechnologie (N), Biotechnologie (B), Informatique (I) et Sciences Cognitives (C) ». La convergence NBIC désigne les interactions multiples entre ces différents domaines de recherche, dont les effets sur la société, notamment la transformation radicale de l’individu, promettent d’être révolutionnaires.

Genèse de la révolution nanotechnologique.

La révolution nanotechnologique commence dans les années 1980, lorsque Gerd Binnig et Heinrich Rohrer inventent le microscope à effet tunnel, permettant d’observer et de déplacer les atomes. Combinées avec le domaine médical, les applications potentielles des nanotechnologies sont vertigineuses : nanoprothèses, nanorobots chirurgicaux, nanomédicaments, etc. Les nanotechnologies ouvrent la voie à une réparation extrêmement précise du corps humain, molécules par molécules. Le séquençage du génome de chaque individu, dont le coût est passé de trois milliards à mille dollars en treize ans (1990-2003), semble nous conduire à une médecine personnalisée, qui aura des effets considérables sur notre rapport au corps.

Les biotechnologies s’annoncent très invasives. Mais cette médecine de précision rendra surtout de plus en plus floue la distinction entre « médecine thérapeutique » et « médecine d’amélioration », car elle ouvrira l’accès à l’optimisation de nos capacités physiologiques. C’est donc une véritable révolution médicale qui s’annonce, dont les débats bioéthiques apparaissent plus que nécessaires. Un exemple. La technique CRISPR-Cas9, dont la co-inventrice Emmanuelle Charpentier pourrait recevoir le prix Nobel de médecine, permet de modifier le génome avec une facilité déconcertante. S’inspirant du système immunitaire des bactéries contre les virus, elle pourrait éradiquer certaines maladies d’origine génétique, comme la mucoviscidose. Mais cette technique porte aussi un risque d’eugénisme. Fin mars 2017, des chercheurs chinois de l’université de Canton ont utilisé CRISPR-Cas9 pour modifier, avec succès, des embryons humains viables. Pour l’instant, ces chercheurs se concentrent sur les applications thérapeutiques. Mais la ligne rouge n’est pas si loin, quand on sait que près de 50% des familles chinoises seraient favorables à l’eugénisme génétique.

Le XXIe siècle connaîtra des changements inimaginables avec la Révolution NBIC.

Tous ces secteurs se fertilisent mutuellement. La génétique progresse avec l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul, favorisant le séquençage génomique. Les nanotechnologies faciliteront les interventions chirurgicales pour guérir les maladies génétiques et cérébrales. Les sciences cognitives, quant à elles, profiteront des progrès dans les trois autres domaines pour mieux comprendre, voire « augmenter » le cerveau humain (comme avec Neuralink). La convergence NBIC pourrait conduire à une augmentation considérable de l’espérance de vie de la population en bonne santé. Nos systèmes actuels de santé et de protection sociale s’annoncent difficilement résilients face à de tels chocs technologiques. Le XXIe siècle connaîtra des changements encore inimaginables du fait de la Révolution NBIC, bouleversant nos paradigmes éthiques et juridiques à une vitesse exponentielle et nous forçant à nous adapter plus vite en quelques décennies que l’humanité ne l’a fait au cours de toute son histoire.

La perspective d’un « homme augmenté » est sans doute l’aspect le plus controversé des NBIC. Les courants transhumanistes et posthumanistes sont influents dans les grands centres de développement des nouvelles technologies aux États-Unis et en Asie du Sud-Est. La représentante la plus médiatisée du mouvement est la Silicon Valley, qui promet une révolution technologique permanente. Ray Kurzweil, nommé en 2012 directeur de l’ingénierie chez Google, est l’un des porte-parole les plus actifs du courant transhumaniste. Il défend l’idée que les NBIC « vaincront la mort » en téléchargeant la conscience dans un support informatisé. Il proclame que les progrès de l’IA conduiront dans une vingtaine d’années à une Singularité technologique, c’est-à-dire un point où le progrès déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles de la société. Ces hypothèses, encore contestées par la communauté scientifique, suscitent néanmoins de vives inquiétudes.

Encore plus proche, le développement des SALA, le systèmes d’armes létales autonomes.

En France, Laurent Alexandre se fait le porte-voix des conséquences du transhumanisme sur la société. Dans La Mort de la mort : comment la techno-médecine va bouleverser l’humanité (2011), il distingue deux groupes amenés à se former, les bio-progressistes et les bio-conservateurs, aux positions radicalement opposées quant à l’utilisation des technologies. Cette confrontation pourrait bouleverser les cadres politiques traditionnels et provoquer des rapprochements inattendus, comme par exemple une alliance entre des écologistes soucieux de préserver la nature humaine et des croyants conservateurs attachés à l’image de l’Homme décrite par les religions du Livre. Inversement, on pourrait voir un rapprochement entre des lobbies de droites libérales adeptes de ces nouvelles technologies et des progressistes de gauche partisans de leur démocratisation.

Encore plus proche, le développement des SALA (Systèmes d’armes létales autonomes),  communément appelés « Robots tueurs », a suscité une vive inquiétude internationale. Profitant des développements de l’IA, des robots du type « Terminator » ne sont plus si éloignés d’une mise sur le marché. Des ONG comme Human Right Watch font campagne pour les interdire. En décembre 2016, dans le cadre de l’ONU, près de 90 pays ont décidé d’établir un groupe d’experts gouvernementaux pour discuter de ces questions. L’interdiction semble pour l’instant un succès, malgré quelques États encore réticents. La réussite ou l’échec de l’interdiction des SALA sera un bon moyen d’évaluer les possibilités de régulation des nouvelles technologies à l’échelle mondiale.

Alexandre Bretel