En 1991, certains pensaient assister à la fin de l’Histoire. Pourtant, les conflits se multiplient et l’ordre international des pays occidentaux est remis en cause par les pays émergents, au passé glorieux, qui veulent rattraper un retard de deux siècles et imposer leur vision du monde, comme nous avons naguère imposé la nôtre.

UN détour par les théories des relations internationales n’est pas inutile pour comprendre notre sujet. Si aucune théorie n’est parfaitement juste dans la réalité, certaines ont eu un impact sur la vision du monde de différents pays. La théorie dominante en relations internationales est celle de l’école réaliste : chaque pays est en lutte avec les autres pour assurer sa survie. Cette école suppose que le conflit est inhérent aux relations internationales, et qu’il faut le réguler avec une ou plusieurs grandes puissances. Bien sûr, chaque pays aspire à en être une. Parmi les grands penseurs de l’école réaliste figure Henry Kissinger, diplomate américain. On voit que la frontière entre les penseurs et les acteurs des relations internationales sont poreuses, d’où l’importance de comprendre les théories : qu’elles soient fausses ou justes, elles influencent les agents, et par là même le monde.

La théorie du Choc des civilisations.

1991. Alors que le bloc communiste s’effondre, et à rebours de la « fin de l’histoire » théorisée par Fukuyama, une nouvelle théorie émerge : celle du « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. Selon lui, le monde se divise en civilisations (et sous-civilisations). Les conflits futurs ne seront plus d’ordre politique, mais d’ordre civilisationnel. Ukraine occidentale ou orthodoxe ? Caucase orthodoxe ou musulman ? Turquie européenne ou musulmane ? L’important ici n’est pas de débattre de la réalité de cette théorie mais de constater que désormais, pour comprendre un conflit, on adopte immédiatement la grille de lecture de Huntington : on appréhende la lutte entre l’Arabie Saoudite et l’Iran comme une lutte entre sunnites et chiites et non comme une lutte économique d’exportation d’hydrocarbures. Les États-Unis favorisent les chiites d’Irak car Saddam Hussein était sunnite, donc nécessairement pro-sunnite (en réalité, il n’a favorisé que les sunnites de sa ville d’origine, Tikrit). Et le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, critique l’Europe en parlant de « guerre de religion», si elle en venait à s’opposer à la Turquie.

Les exemples de la Turquie et de la Russie.

La Turquie est un exemple très intéressant : depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, sa politique étrangère a été théorisée par Ahmet Davutoglu, universitaire influencé par Huntington, ministre des Affaires étrangères de 2009 à 2014. Son idée, c’est que la Turquie est à la fois européenne et musulmane, une civilisation originale qui a un devoir presque messianique, celui de réconcilier deux mondes qui ne s’entendent plus. En Russie, Alexandre Douguine prône un rôle nouveau pour son pays, lui aussi presque messianique, du fait de son identité orthodoxe de troisième Rome. Douguine pense que l’orthodoxie est intrinsèquement amenée à se rapprocher du soufisme musulman contre le monde « occidental », champion du libéralisme. La politique étrangère des pays émergents est donc influencée par des penseurs nouveaux.

Le retour des empires.

Le premier cas d’étude du retour des empires doit bien entendu rester la Chine. Première puissance économique pendant des millénaires, centre culturel régional, l’Empire du Milieu a très mal vécu d’être à ce point humilié par les Européens lors des guerres de l’opium et des traités inégaux. On constate aujourd’hui une véritable revanche du pays : la Chine est un poids lourd économique et militaire, un acteur régional et mondial. On constate d’ailleurs une ré-émergence de toute l’Asie. Pendant des siècles, la plus grande part des échanges mondiaux avaient lieu en Extrême-Orient. Malgré une courte interruption, il semble que l’Asie reprenne cette place : le Japon et les quatre dragons développés, l’Inde et les tigres asiatiques, le projet de nouvelle route de la soie initié par Xi Jinping… Autant de raisons qui font de l’Asie une région majeure.

Résurgences impériales au Moyen-Orient.

On peut aborder le Moyen-Orient avec cette grille de lecture de résurgence impériale pour y comprendre le chaos actuel. Le Moyen-Orient, berceau de la civilisation, a vu naître et exister trop d’empires : l’Égypte, la Perse, les Khalifats Umeyyades, Abbassides, Ottomans. Aujourd’hui, chacun de ces pays revendique cet héritage. Nasser est si populaire parce qu’il fut le premier Égyptien à diriger l’Égypte depuis les Pharaons. La Turquie de l’AKP revendique l’héritage de l’Empire ottoman, les courants islamistes et salafistes veulent un retour à l’islam originel du Prophète, l’Iran a toujours gardé son identité persane. Chacun veut être le leader régional au nom de son passé, ce qui ne peut que conduire à des conflits. En Afrique, cet esprit de revanche est tout aussi présent. Certains pays sont sortis de guerres sanglantes comme le Nigeria ou l’Angola et sont de gros exportateurs de pétrole. Les exemples du Sénégal et de l’Afrique du Sud sont également intéressants. La résolution de la crise gambienne par le Sénégal et le Nigeria montre d’ailleurs que ces deux pays sont désormais des acteurs régionaux importants. Et de l’action régionale jusqu’à la volonté de devenir une puissance mondiale, il n’y a qu’un pas.

Les pays humiliés veulent reprendre des places qu’ils supposent avoir toujours eues. Les idées de démocratie et surtout d’État-nation entrent en conflit avec les volontés de ces nouveaux empires. La création d’États-nations a mené à la balkanisation de l’Europe de l’Est, toujours en cours aujourd’hui. L’imposition de la démocratie dans des États créés de toutes pièces comme l’Irak, sans identité commune pré-existante, risque de mener les pays aux partitions, tandis que des peuples sans État se les créent eux-mêmes (Israël, Kurdistan). Le modèle d’État-nation, tout comme le droit international, se veut universel mais n’est en réalité qu’une vision du monde, la nôtre, que de plus en plus de pays rejettent, car elle brime leurs revendications, ou  manipulent, pour mieux s’imposer dans la hiérarchie internationale.

La réapparition du monde multipolaire.

Il ne faudrait pas pour autant raisonner en opposant l’Occident démocratique aux « démocratures » russes, iraniennes, turques ou chinoises qui veulent imposer leur modèle. Si le rejet de l’ordre mondial est bien réel, la Chine et la Russie sont loin d’être alliées : la question des migrants chinois en Sibérie russe rappelle le « péril jaune » qui a terrifié l’Europe. Les deux coalisés d’aujourd’hui pourraient ainsi devenir les pires ennemis de demain. De même, l’Iran et la Turquie se disputent la place de leader du Moyen-Orient, sans être pour autant ouvertement hostiles l’un à l’autre. Même les pays « occidentaux » sortent de leur cadre : lorsque les États-Unis deviennent protectionnistes et la Chine communiste champion du libre-échange, on comprend que les grilles de lecture traditionnelles sont toutes relatives.

Pour l’heure, on constate une réapparition du monde multipolaire, qui fait penser au monde du XIXe siècle : lors du Congrès de Berlin en 1878, les puissances ont décidé de l’avenir des Balkans selon leurs intérêts, ce qui a dégénéré en Première Guerre mondiale (une guerre avant tout balkanique). Aujourd’hui, le sort de la Syrie est décidé à Astana par les nouvelles puissances. La Turquie, la Russie et l’Iran semblent s’être entendus pour y étendre leurs zones d’influences respectives. Le grand changement entre le Congrès de Berlin et celui d’Astana, c’est la mise à l’écart de l’Europe, incapable d’adopter une politique cohérente. En 2017, il faut prendre en compte les puissances régionales (Iran, Turquie, Nigeria, Brésil, Vietnam, Mexique…) ainsi que les deux géants qui bouleversent les relations internationales telles qu’on les a connues : la Chine post-maoïste et la Russie de Vladimir Poutine.

Thomas Ciboulet