LE Technological fix et le Spatial fix sont des concepts désignant l’idée que l’on peut résoudre un problème par l’outil technologique pour le premier, et par l’expansion géographique pour le second. Ces deux concepts ont été repris par certains écologistes afin de dénoncer d’une part l’utilisation de la technologie à des fins écologiques et d’autre part l’anthropisation de milieux complètement vierges. Il s’agit surtout, selon eux, de permettre le maintien des pratiques néfastes. S’ensuit une escalade technologique infinie pour résoudre des problèmes toujours nouveaux, un peu comme un drogué ne pouvant s’empêcher de reprendre sa dose (d’où le terme de fix qui peut signifier une dose de drogue).

Ces deux concepts vont très souvent de pair. Prenons le cas de l’Égypte, qui illustre bien la vision critique des écologistes vis-à-vis des Technological et Spatial fixes : la construction d’un barrage pour se protéger de la montée des eaux illustre le premier ; la déforestation pour étendre un domaine agricole illustre le second. Ce sont deux exemples parmi tant d’autres de manifestations de ces concepts. En Égypte, le Delta du Nil concentre plus de la moitié de la population. Le Nil est la source majoritaire d’eau douce dans ce pays aride, ce qui le rend vital. Mais c’est un fleuve capricieux, capable d’inonder et de détruire par des crues intenses, ou au contraire de provoquer des sécheresses dévastatrices. Bien qu’indispensable, il est vecteur de problèmes importants pour les Égyptiens.

La Vallée du Nil face au barrage et au lac Nasser

En 1902, le Nil est pour la première fois maîtrisé par la construction d’un barrage financé par les Britanniques, puis en 1973 par la construction du Haut Barrage d’Assouan sous la présidence de Nasser, bien plus grand que le précédent. C’est une révolution et une fierté pour les Égyptiens : dompter le Nil et réguler son cours, ne plus subir de famines ni de destructions, être à la pointe de la modernité. Pourtant, ce barrage a aujourd’hui des conséquences. Il bloque tous les sédiments fertilisants, ce qui oblige les agriculteurs de la Vallée de Nil à utiliser des engrais chimiques polluants. La création du Lac Nasser au niveau du barrage retient une quantité d’eau colossale en plein milieu du Sahara. Le débit du Nil est réduit de 14%, alors que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux pour une population en pleine explosion démographique. Dernier élément inattendu : le phénomène de subsidence du Delta (il s’affaisse, et « plonge » sous le niveau de la mer), dû à une compaction des sols qui ne sont plus épaissis par la crue annuelle apportant eau, sédiments et nutriments. L’Égypte doit enfin faire face au réchauffement climatique. Une hausse globale des températures combinée à des précipitations plus faibles réduisent considérablement le débit du Nil. De plus, la hausse du niveau des mers menace les terres agricoles littorales qui deviennent encore plus salées et stériles.

Le Projet Nouvelle Vallée…

Nombre de projets ont été pensés en réponse à ces problèmes. Un des plus extravagants fut celui de fermer le détroit de Gibraltar avec un barrage, afin de préserver la Méditerranée de la montée des eaux. Son absurdité ne sera pas discutée. L’autre idée pharaonique, en cours de réalisation, est celle du projet Toshka, ou « Projet Nouvelle Vallée ». Lancé sous Moubarak en 1997, il a pour but de créer une nouvelle zone agricole fertile en plein milieu du désert du Sahara en détournant 10% des eaux du Nil. Le but est de permettre à l’Égypte de faire face à sa crise démographique en augmentant la surface des terres arables. Les problèmes sont de plusieurs ordres. Financiers : le projet Toshka, inachevé, est un gouffre financier qui a déjà coûté des dizaines de milliards de livres égyptiennes. Démographiques : il faut rendre la vallée attractive en convainquant la population de s’installer dans une région sans eau ni végétation, où les températures oscillent entre 0 et 50°C toute l’année. Enfin, hydrologiques : puisque l’Égypte manque déjà d’eau, un tel détournement fait un peu plus sombrer toute une région, où les agriculteurs doivent puiser dans les ressources souterraines d’eau douce, permettant ainsi à l’eau de mer de s’y infiltrer.

 …et ses conséquences.

Au-delà du fait que le « Projet Nouvelle Vallée » est né sous l’impulsion d’un mégalomane désireux de rester dans les mémoires en façonnant une des terres les plus hostiles qui existent, cette lubie de la technologie toute-puissante associée à une volonté conquérante accélère le processus de destruction du Delta entamé sous Nasser. Voici les différentes étapes. 1. Construction d’un barrage pour répondre à une situation problématique. 2. Le barrage rend les terres moins fertiles, gaspille l’eau, diminue la surface cultivable (subsidence et salinisation des terres). 3. La population est confrontée à des nouveaux problèmes et tente de les résoudre via des fertilisants industriels, des plantes plus résistantes (souvent des OGM), etc. 4. Le gouvernement voit dans le Projet Nouvelle Vallée un miracle, alors qu’il est un gouffre financier et hydrologique.

Les deux concepts discutés ici sont polysémiques par la signification même de fix qui a soit le sens de la dose de drogue, soit le sens de résolution d’un problème (to fix a problem). Le parti pris ici est celui de la critique écologique et sociétale. L’entière confiance accordée à une technologie salvatrice associée à une expansion toujours plus grande ne permettent pas d’inhiber les problèmes, mais les déplacent dans l’espace et le temps en déséquilibrant notre environnement. En résulte la surenchère infinie d’un système auto-entretenu qui résout des problèmes en en créant de nouveaux. Une course sans fin après une chimère.

Stanislas Bebin