L’émotion, prisonnière du langage, comme un cri insaisissable échappé de l’intime, a besoin de l’image plus que des mots pour être comprise et exprimée.

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

Photographie par Lucie Termignon, série Babel

QUOI de plus ambigu, de plus irrationnel, de plus universel que le phénomène de s’émouvoir ? Soudain, les larmes surgissent, les joues se teintent de rose, le cœur semble s’arrêter, parfois même le corps tout entier n’obéit plus. Momentanément, nous sommes transformés, différents, émus. Autrement dit, nous sommes « mus hors de nous-mêmes », comme le dévoile l’origine latine du verbe émouvoir, emouere, « déloger, déplacer, chasser ».

L’émotion laisse entrer en nous quelque chose d’étranger. « Il se fait un silence, et le nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au milieu, muet », écrit Rilke en 1929 dans ses Lettres à un jeune poète. D’un point de vue scientifique, peur, joie, dégoût, tristesse, colère, et surprise, sont considérés comme les six émotions primaires auxquelles s’ajoutent des variations liées à des contextes sociaux et relationnels plus complexes comme la honte, l’envie, l’amour, ou la nostalgie.

L’émotion est l’un des phénomènes les plus subjectifs qui soient. 

L’être humain a naturellement tendance à vouloir comprendre et exprimer ces réactions affectives. Toutefois, l’un des outils qu’il a créés à cette fin mérite d’être remis en cause : les mots. Certes, comme le veut la théorie initiée par Lacan, l’inconscient est structuré comme un langage : la mise en mot est porteuse de sens. Mais les termes que nous avons l’habitude d’utiliser pour désigner nos émotions apparaissent bien souvent insuffisants, car impersonnels et restrictifs. Nous ne saisissons de nos émotions que leur expression sociale. Quand nous nous sentons heureux ou malheureux, ce n’est pas notre sentiment profond que nous percevons, mais une définition neutre associée à une étiquette que chacun connaît, comprend et utilise.

Pourtant, l’émotion est l’un des phénomènes les plus subjectifs qui soient ! Selon Bergson, dans son Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), « chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. » À la manière d’un instrument de dissimulation du réel, le mot vient s’intercaler entre le sujet et son affect. Finalement, il retire à l’individu une partie de lui-même.

Ainsi, par ce déchirement, la profondeur de notre émotion, « avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre » (Bergson, Le rire, 1900) nous échappe totalement. Parfois, il arrive aussi que sous le coup d’un bouleversement, qu’il se prolonge ou ne dure qu’un instant, les mots viennent à manquer. L’énonciation d’une pensée organisée semble impossible. « Les douleurs légères s’expriment, les grandes douleurs sont muettes », écrivait Sénèque.

Ce phénomène de dés-énonciation (l’impossibilité de tenir un discours en raison d’une émotion) s’est observé chez les soldats revenus mutiques de la Première Guerre mondiale. À ce sujet, Hannah Arendt souligne, dans Condition de l’homme moderne (1961), l’incapacité de l’être humain à verbaliser la douleur, à passer de la vie intérieure au monde commun. Selon la philosophe, l’épreuve psychique du traumatisme, en détruisant chez la victime le sentiment de fiabilité du monde, rend impossible la relation à l’autre par la parole, condamnant le sujet à la « subjectivité radicale ».

L’image laisse libre court au caractère fluctuant
et insaisissable de l’émotion par les formes.

Dès lors un langage de l’émotion est-il véritablement possible ? La nécessité d’une écriture personnelle semble être la clef. Paul Valéry, au début du XXe siècle, croit en la possibilité du poète de créer une voix qui lui serait propre au sein de la littérature. Malgré l’apparente incommensurabilité entre le vivre et le raconter, Valéry considère que c’est justement ce hiatus entre le langage et la passion qui permet d’établir une communication. Dans le champ de la peinture, Magritte a tenté lui aussi d’introduire de la subjectivité dans le langage à partir de son interprétation personnelle des mots et des images. En associant par exemple dans La Clef des songes (1930) le terme « la Neige » à l’image d’un chapeau melon, il nous invite à déconstruire les significations qui semblent aller de soi et à prendre conscience de l’incohérence de nos habitudes mentales.

Si l’on s’engage dans ce processus de détachement du le mot de sa signification, l’image apparaît peut-être comme le meilleur moyen de compréhension et d’expression de l’émotion. Qu’il s’agisse d’une photographie, d’une peinture, d’un film, d’un clip, d’une bande dessinée, d’un graffiti… célèbres ou secrètes, anciennes ou récentes, ces images que nous côtoyons et parfois créons recouvrent beaucoup plus de possibilités que les mots.

Le psychanalyste Juan-David Nasio, qui s’est intéressé à l’œuvre de Félix Vallotton, pense que l’amertume du peintre a été une émotion génératrice de son art, comme un « continuum émotionnel qui traverse d’une extrémité à l’autre la totalité de son existence. » L’origine de ce sentiment remonte à l’enfance de Vallotton, obscurcie par un sentiment de culpabilité, progressivement installé dans son inconscient et guidant ses choix créatifs. Nasio voit ainsi dans L’Homme poignardé (1916) une représentation du Vallotton enfant, dans sa nudité angélique, assassiné par le Vallotton adulte, peintre maudit, ce qui fait apparaître cette peinture comme une punition infligée à soi-même.

Tandis que le langage écrit et parlé enferme l’émotion dans un bloc figé et compact aux frontières définies, l’image laisse libre court au caractère fluctuant et insaisissable de l’émotion par les formes, les couleurs, les ombres et lumières, la matière, le mouvement. Quand le mot impose un système organisé, stable, logique et nécessairement maîtrisé, l’image, sans limites ni règles, accueille le vaste chaos de l’émotion. Si l’image rend possible le passage du caché au visible, elle est sûrement la seule écriture du vécu à nous permettre d’accéder à la vérité brute de nos émotions.

Léone Metayer