Le rideau se lève au moment même où le public prend place. Sur scène, des manœuvres préparent encore les décors. Où sont partis les acteurs ? Ils arrivent ! Ils ne sont pourtant pas en costume. Les spectateurs se seraient trompés d’heure ? Peut-être. D’autres individus rentrent par les portes du fond. Mais au lieu de s’asseoir, ils montent sur scène. Ce sont six personnages, Six personnages en quête d’auteur.

« Une maison de fous ! Nous sommes dans une maison de fous ! ». Quand la pièce est représentée pour la première fois le 9 mai 1921, le public la reçoit avec consternation. Il ne comprend pas la révolution théâtrale qu’il est en train de vivre. Pirandello ouvre le premier une brèche dans le quatrième mur de la scène, ce mur de verre, un verre tout particulier, invisible et  transparent, mais non moins infranchissable. Tout au long du XXe siècle, ses successeurs, et Brecht in primis, ne font qu’élargir cette brèche jusqu’à la chute définitive de la barrière : les acteurs peuvent désormais s’asseoir au milieu du parterre, s’adresser aux spectateurs et même les insulter. Plus encore, les spectateurs eux-mêmes deviennent acteurs du jeu théâtral en répondant aux répliques et parfois en les devançant.

Cette apparente ouverture de l’espace théâtral ne donne pourtant pas au public les clés du jeu. Ce dernier est d’autant plus victime de l’illusion qui n’est pas mimétique, comme autrefois, mais assimilative. Le public croit participer au processus de dénouement de la pièce. Mais tout se passe encore dans les coulisses. Nos rédacteurs le montrent magistralement, non seulement pour la scène théâtrale mais aussi pour toutes les autres scènes qui nous entourent. Reprenant la notion baroque du theatrum mundi, ils nous expliquent comment, dans la diplomatie internationale, nous sommes passés de Metternich à Wilson, du Congrès de Vienne à la COP21. La théâtralisation et la médiatisation totales et totalisantes des conférences internationales n’empêchent nullement les décisions d’être prises en amont, à huis clos. Notre rubrique politique souligne comment la peopolisation des dirigeants donne à la population l’illusion d’être toujours plus proche des hommes et femmes au pouvoir, tout en étant de plus en plus écartée des véritables choix, considérés trop techniques pour être à sa portée. Il est temps de briser un autre mur afin que le public pénètre finalement dans  l’arrière-scène. Le XXIe siècle doit être le siècle de l’appropriation de l’espace de décision et de création par tous. C’est ce que ferait croire la naissance du street art, c’est ce que ferait croire la scène internet. Mais est-ce vraiment le cas ? Rien n’est plus débattu.

Un domaine pourtant échappe à toute controverse. Il s’agit bien de La Gazelle, qui, comme la diplomatie, l’internet ou l’art, est bien une scène. Une scène où chaque mois depuis janvier 2015 se jouent des pièces différentes. La comédie, la tragédie, le drame et la pastorale s’y succèdent. Nous avons bien ri, pleuré et plaisanté sans jamais pour autant cesser de réfléchir. Il est donc temps pour plusieurs acteurs de la première troupe de La Gazelle de quitter la scène pour que le spectacle recommence à nouveau. À l’année prochaine !