Dans notre convention tacite des compartiments, nous attribuons tout ce qui touche au sexe au domaine privé, à l’intime, au personnel. Lorsqu’il jaillit dans le domaine public, le commun, nous le nommons d’emblée identité, mœurs, ou perversion. Afin de conserver sa teinte exceptionnelle, susceptible d’être violée par autrui, mais avant tout parce qu’il dicte et module l’identité, le sexe est maintenu, entretenu, fréquenté dans le domaine privé. C’est pourquoi nous sommes accoutumés, dans nos enquêtes, à rechercher ses raisons, ses attributs et ses aptitudes à travers l’ombre et l’abondance sans mesure de notre esprit. Dans le domaine public, la société s’allume du même feu que nos introspections intimes, lorsque nous cherchons à expliquer l’histoire, la politique, les mouvements communs. Cette ferveur publique laisse la psyché de l’individu au rang des problématiques personnelles. La sexualité serait alors un des derniers bastions de l’individu à n’être pas éreinté dans ses fondements par la société, et lorsque nous pensons qu’elle influence nos comportements, ce n’est jamais pour déterminer notre identité. La société pourtant, maniaque de conformisme, ne tolère pas l’étanchéité de nos compartiments. Elle les transcende. Il nous faut dès lors lui restituer l’influence proéminente qu’elle a toujours possédée sur la sexualité. Ses mouvements sexuels, ses passions tendancieuses, sont intégrés dans notre psyché, à l’égal des autres. Toute notre publication consiste à comprendre pourquoi, comment, et en quels lieux la norme omniprésente est à l’origine de notre identité, s’immisçant dans la construction de l’individu. Les désirs et les pratiques ne sont pas individuels, comme le discours public le prétend, ils sont mimétiques. Il n’y a qu’à voir le triomphe de la psychologie pour entendre qu’on ne recherche pas les causes du sexe dans la société. Ce qu’on adore dans le sexe, ce ne sont pas ses affranchissements, c’est le plaisir d’être conforme. Preuve absolue que le sexe fonde l’identité, nous découvrons comment, dans l’ article sur Berlusconi, la sexualité corrompue d’un homme public neutralise ses aptitudes à gouverner. À l’inverse, lorsque l’État le légitime, le sexe bascule dans le domaine public, et des pratiques inconcevables comme l’esclavage sexuel deviennent à l’occasion une norme. Les pervers, les déviants, la chasteté, qu’est-ce ainsi qu’une norme absolue ? Notre dossier restaure la société à la mesure de son empire de mimétisme modèle. Un sexe ne vaut un genre que pour la logique commune ; de fait, il s’ avère que la société crée le genre, et la nature le sexe. Le sexe n’est rien, le genre est tout. Il en allait autrement, au Moyen Âge, de la sexualité, où les théoriciens souhaitaient, dans leurs études, harmoniser les exigences naturelles (procréation, éjaculation, orgasme) aux croyances religieuses (morale et plaisir, péché de chair). Notre société prend aujourd’hui le contrôle de l’économie du corps : les impératifs sexuels sont des impératifs d’identité. C’est pourquoi nous devons comprendre que la psyché individuelle et le destin commun se nourrissent l’un l’autre, que nos compartiments sont lâches, et qu’il est nécessaire, dans nos recherches, de prendre en compte la norme, toute-puissante sur le moi.